Au milieu d’un tapis si vaste et si plaisant, court à bouillons d’argent une fontaine rustique, qui couronne ses bords d’un gazon émaillé de pâquerettes, de bassinets, de violettes, et ces fleurs, semblent se presser à qui s’y mirera la première: elle est encore au berceau, car elle ne vient que de naître, et sa face jeune et polie ne montre pas seulement une ride. Les grands cercles qu’elle promène en revenant mille fois sur elle-même montrent que c’est bien à regret qu’elle sort de son pays natal; et, comme si elle eût été honteuse de se voir caressée auprès de sa mère, elle repoussa en murmurant ma main qui la voulait toucher. Les animaux qui s’y venaient désaltérer, plus raisonnables que ceux de notre monde, témoignaient être surpris de voir qu’il faisait grand jour vers l’horizon, pendant qu’ils regardaient le Soleil aux Antipodes, et n’osaient se pencher sur le bord, de la crainte qu’ils avaient de tomber au Firmament.
Il faut que je vous avoue qu’à la vue de tant de belles choses, je me sentis chatouillé de ces agréables douleurs, qu’on dit que sent l’embryon, à l’infusion de son âme. Le vieux poil me tomba pour faire place à d’autres cheveux plus épais et plus déliés. Je sentis ma jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, ma chaleur naturelle se remêler doucement à mon humide radical; enfin, je reculai sur mon âge environ quatorze ans.
J’avais cheminé une demi-lieue à travers une forêt de jasmins et de myrtes, quand j’aperçus, couché à l’ombre, je ne sais quoi qui remuait. C’était un jeune adolescent, dont la majestueuse beauté me força presque à l’adoration. Il se leva pour m’en empêcher:
—Ce n’est pas à moi, s’écria-t-il, c’est à Dieu que tu dois ces humilités!
—Vous voyez une personne, lui répondis-je, consternée de tant de miracles, que je ne sais par lequel débuter mes admirations; car, venant d’un monde que vous prenez sans doute ici pour une Lune, je pensais être abordé dans un autre, que ceux de mon pays appellent la Lune aussi; et voilà que je me trouve en Paradis, aux pieds d’un Dieu qui ne veut pas être adoré et d’un étranger qui parle ma langue.
—Hormis la qualité de Dieu, me répliqua-t-il,[8] ce que vous dites est véritable; cette terre-ci est la Lune, que vous voyez de votre globe; et ce lieu-ci où vous marchez est le paradis, mais c’est le paradis terrestre où n’ont jamais entré que six personnes, Adam, Eve, Enoc, moi, qui suis le Vieil Elie, Saint-Jean l’Evangéliste et vous. Vous savez bien comme les deux premiers en furent bannis, mais vous ne savez pas comment ils arrivèrent en votre monde. Sachez donc qu’après avoir tâté tous deux de la pomme défendue, Adam qui craignait que Dieu irrité par sa présence ne rengregeast sa punition, considéra la Lune, votre terre, comme le seul refuge où il se pourrait mettre à l’abri des poursuites de son créateur.
—Or, en ce temps-là, l’imagination chez l’homme était si forte, pour n’avoir point encore été corrompue, ni par les débauches, ni par la crudité des aliments, ni par l’altération des maladies, qu’étant alors excité au violent désir d’aborder cet asile, et que sa masse étant devenue légère par le feu de cet enthousiasme, il y fut enlevé, de la même sorte qu’il s’est vu des Philosophes, leur imagination fortement tendue à quelque chose, être emportés en l’air par des ravissements que vous appelez extatiques. Eve, que l’infirmité de son sexe rendait plus faible et moins chaude, n’aurait pas eu sans doute l’imaginative assez vigoureuse pour vaincre par la contention de sa volonté le poids de la matière, mais parce qu’il y avait très peu qu’elle avait été tirée du corps de son mari, la sympathie, dont cette moitié était encore liée à son tout, la porta vers lui à mesure qu’il montait, comme l’ambre se fait suivre de la paille, comme l’aimant se tourne au septentrion d’où il a été arraché, et Adam attira l’ouvrage de sa côte, comme la mer attire les fleuves qui sont sortis d’elle. Arrivés qu’ils furent en votre terre, ils s’habituèrent entre la Mésopotamie et l’Arabie; les Hébreux l’ont connu sous le nom d’Adam et les Idolâtres sous celui de Prométhée, que leurs Poètes feignirent avoir dérobé le feu du Ciel, à cause de ses descendants, qu’il engendra pourvus d’une âme aussi parfaite que celle dont il était rempli. Ainsi, pour habiter votre monde, le premier homme laissa celui-ci désert; mais le Tout-Sage ne voulut pas qu’une demeure si heureuse restât sans habitants: il permit, peu de siècles après, qu’Enoc, ennuyé de la compagnie des hommes, dont l’innocence se corrompait, eût envie de les abandonner. Mais ce Saint personnage ne jugea point de retraite assurée contre l’ambition de ses parents, qui s’égorgeaient déjà pour le partage de votre monde, sinon la terre bienheureuse dont jadis Adam son aïeul lui avait tant parlé. Toutefois comment y aller. L’Echelle de Jacob n’était pas encore inventée, la grâce du Très-Haut[9] y suppléa; car, elle fit qu’Enoc s’avisa que le feu du Ciel descendait sur les holocaustes des Justes et de ceux qui étaient agréables devant la face du Seigneur, selon la parole de sa bouche, «L’odeur des sacrifices du Juste est montée jusqu’à moi». Un jour que cette flamme divine était acharnée à consumer une victime qu’il offrait à l’Eternel, de la vapeur qui s’exhalait, il remplit deux grands vases qu’il luta hermétiquement, et se les attacha sous les aisselles. La fumée aussitôt, qui tendait à s’élever, et qui ne pouvait pénétrer que par miracle le métal, poussa les vases en haut, et, de la sorte, enlevèrent avec eux ce Saint homme. Quand il fut monté jusqu’à la Lune, et qu’il eut jeté les yeux sur ce beau jardin, un épanouissement de joie presque surnaturelle lui fit connaître que c’était le paradis terrestre où son grand-père avait autrefois demeuré. Il délia promptement les vaisseaux qu’il avait ceints comme des ailes autour de ses épaules, et le fit avec tant de bonheur, qu’à peine était-il en l’air quatre toises au-dessus de la Lune, qu’il prit congé de ses nageoires. L’élévation cependant était assez grande pour le beaucoup blesser, sans le grand tour de sa robe, où le vent s’engouffra, et l’ardeur du feu de charité qui le soutint doucement, jusqu’à ce qu’il eût mis pied à terre. Pour les deux vases, ils montèrent toujours jusqu’à ce que Dieu les enchâssât dans le Ciel, et c’est ce qu’aujour’d’hui vous appelez les Balances, qui nous montrent bien tous les jours qu’elles sont encore pleines des odeurs du sacrifice d’un juste par les influences favorables qu’elles inspirent sur l’horoscope de Louis le Juste qui eut les balances pour ascendants.
Il n’était pas encore toutefois en ces jardins et n’y arriva que quelque temps après.
Ce fut lorsque déborda le déluge, car les eaux où votre monde s’engloutit montèrent à une hauteur si prodigieuse que l’arche voguait dans les cieux à côté de la Lune.
Les humains aperçurent ce globe par la fenêtre, mais la réflexion de ce grand corps opaque s’affaiblissant à cause de leur proximité qui partageait sa lumière, chacun d’eux crut que c’était un canton de la terre qui n’avait pas été noyé.