Il n’y eut qu’une fille de Noé nommée Achab, qui, à cause peut-être qu’elle avait pris garde qu’à mesure que le navire haussait, ils approchaient de cet astre, soutint à cor et à cris qu’assurément c’était la Lune.
On eut beau lui représenter que, les sondes jetées, on n’avait trouvé que quinze coudées d’eau, elle répondait que le fer avait donc rencontré le dos d’une baleine qu’ils avaient pris pour la terre, que quant à elle, elle était bien assurée que c’était la Lune en propre personne qu’ils allaient aborder.
Enfin, comme chacun opine pour son semblable, toutes les autres femmes se le persuadèrent ensuite.
Les voilà donc, malgré la défense des hommes, qui jettent l’esquif en mer; Achab était la plus hasardeuse, aussi voulut-elle la première essayer le péril, elle se lance allègrement dedans et tout son sexe l’allait joindre sans une vague qui sépara le bateau du navire. On eut beau crier après elle, l’appeler cent fois lunatique, protester qu’elle serait cause qu’un jour on reprocherait à toutes les femmes d’avoir dans la tête un quartier de la lune, elle se moqua d’eux. La voilà qui vogue hors du monde. Les animaux suivirent son exemple, car la plupart des oiseaux qui se sentirent l’aile assez forte pour risquer le voyage, impatients de la première prison dont on eût encore arrêté leur liberté, donnèrent jusque-là; des quadrupèdes même, les plus courageux, se mirent à la nage. Il en était sorti près de mille avant que les fils de Noé pussent fermer les étables que la foule des animaux qui s’échappaient tenait ouverte. La plupart abordèrent ce nouveau monde. Pour l’esquif, il alla donner contre un coteau fort agréable où la généreuse Achab descendit et, joyeuse d’avoir connu qu’en effet cette terre était la lune, ne voulut point se rembarquer pour rejoindre ses frères. Elle s’habitua quelques temps dans une grotte et comme un jour elle se promenait, balançant si elle serait fâchée d’avoir perdu la compagnie des siens ou si elle en serait bien aise, elle aperçut un homme qui abattait du gland.
La joie d’une telle rencontre la fit voler aux embrassements; elle en reçut de réciproques, car il y avait encore plus longtemps que le vieillard n’avait vu visage humain. C’était Enoc le juste. Ils vécurent ensemble, et sans que le naturel impie de ses enfants et l’orgueil de la femme l’obligea de se retirer dans les bois ils auraient achevé ensemble de filer leurs jours avec toute la douceur dont Dieu bénit le mariage des justes. Là tous les jours, dans les retraites les plus sauvages de ces affreuses solitudes, ce bon vieillard offrait à Dieu, d’un esprit épuré, son cœur en holocauste, quand, de l’arbre de science que vous savez qui est en ce jardin, un jour étant tombé une pomme dans la rivière au bord de laquelle il est planté, elle fut portée à la merci des vagues hors le Paradis en un lieu où le pauvre Enoc pour sustenter sa vie prenait du poisson à la pêche. Ce beau fruit fut arrêté dans le filet, il le mangea; aussitôt il connut où était le Paradis terrestre et par des secrets que vous ne sauriez concevoir si vous n’avez mangé comme lui de la pomme de science, il y vint demeurer.
Il faut maintenant que je vous raconte la façon dont j’y suis venu.
Vous n’avez pas oublié je pense que je me nomme Hélie car je vous l’ai dit naguère. Vous saurez donc que j’étais en votre monde et que j’habitais avec Elisée, un Hébreu comme moi, sur les agréables bords du Jourdain, où je menais, parmi les livres, une vie assez douce pour ne pas la regretter, encore qu’elle s’écoulât. Cependant, plus les lumières de mon esprit croissaient, plus aussi croissait la connaissance de celles que je n’avais point. Jamais nos prêtres ne me ramentevaient Adam, que le souvenir de cette Philosophie parfaite qu’il avait possédée ne me fît soupirer. Je désespérais de la pouvoir acquérir, quand un jour, après avoir sacrifié pour l’expiation des faiblesses de mon être mortel, je m’endormis et l’Ange du Seigneur m’apparut en songe; aussitôt que je fus réveillé, je ne manquai pas de travailler aux choses qu’il m’avait prescrites[10]: je pris de l’aimant environ deux pieds en carré, que je mis dans un fourneau puis lorsqu’il fut bien purgé, précipité et dissous, j’en tirai l’attractif, je calcinai tout cet élixir et le réduisis à la grosseur d’environ une balle médiocre.
Je fus mené droit à l’Hôtel de Ville.