En suite de ces préparations, je fis construire un chariot de fer fort léger et de là, à quelques mois, tous mes engins étant achevés j’entrai dans mon industrieuse charrette: vous me demanderez possible à quoi bon tout cet attirail. Sachez que l’Ange m’avait dit en songe que si je voulais acquérir une science parfaite comme je le désirais, je montasse au monde de la Lune, où je trouverais devant le Paradis d’Adam, l’arbre de la Science, parce qu’aussitôt que j’aurais tâté de son fruit, mon âme serait éclairée de toutes les vérités dont une créature est capable, voilà donc le voyage pour lequel j’avais bâti mon chariot. Enfin, je montai dedans et, lorsque je fus bien ferme et bien appuyé sur le siège, je jetai fort haut en l’air cette boule d’aimant. Or la machine de fer, que j’avais forgée tout exprès plus massive au milieu qu’aux extrémités, fut enlevée aussitôt, et dans un parfait équilibre, à mesure que j’arrivais où l’aimant m’avait attiré et dès que j’avais sauté jusque-là ma main le faisait repartir...
—Mais, l’interrompis-je, comment lanciez-vous votre balle si droit au-dessus de votre chariot, qu’il ne se trouvât jamais à côté?
—Je ne vois point de merveille en cette aventure, me dit-il; car l’aimant poussé qu’il était en l’air, attirait le fer droit à lui; et, par conséquent, il était impossible que je montasse jamais à côté. Je vous dirai même que, tenant ma boule en ma main, je ne laissais pas de monter, parce que le chariot courait toujours à l’aimant que je tenais au-dessus de lui; mais la saillie de ce fer, pour s’unir à ma boule, était si violente, qu’elle me faisait plier le corps en quatre doubles, de sorte que je n’osai tenter qu’une fois cette nouvelle expérience. A la vérité, c’était un spectacle à voir bien étonnant, car l’acier de cette maison volante, que j’avais poli avec beaucoup de soin, réfléchissait de tous côtés la lumière du Soleil si vive et si brillante, que je croyais moi-même être emporté dans un chariot de feu[11]. Enfin, après avoir beaucoup rué et volé après mon coup, j’arrivai, comme vous avez fait, à un terme où je tombais vers ce monde-ci; et, pour ce qu’en cet instant je tenais ma boule bien serrée entre mes mains, mon chariot dont le siège me pressait pour approcher de son attractif, ne me quitta point; tout ce qui me restait à craindre, c’était de me rompre le col; mais, pour m’en garantir, je rejetais ma boule de temps en temps, ainsi que ma machine, se sentant naturellement rattirée se ralentît, et qu’ainsi ma chute fût moins rude, comme en effet, il arriva; car, quand je me vis à deux ou trois cents toises près de la terre, je lançai ma balle de tous côtés à fleur du chariot, tantôt deçà, tantôt delà, jusqu’à ce que je m’en visse à une certaine distance; et aussitôt je la jetai au-dessus de moi, et, ma machine l’ayant suivie, je la quittai et me laissai tomber d’un autre côté le plus doucement que je pus sur le sable, de sorte que ma chute ne fut pas plus violente que si je fusse tombé de ma hauteur. Je ne vous représenterai point l’étonnement qui me saisit à la vue des merveilles qui sont céans, parce qu’il fut à peu près semblable à celui dont je vous viens de voir consterné.
Vous saurez seulement que j’ai rencontré dès le lendemain l’arbre de vie par le moyen duquel je m’empêchai de vieillir. Il consomma bientôt et fit exhaler le serpent en fumée.
—A ces mots, vénérable et sacré patriarche, lui dis-je, je serais bien aise de savoir ce que vous entendez par le serpent qui fut consommé.
Lui d’un visage riant me répondit ainsi:
—J’oubliais, ô mon fils, à vous découvrir un secret dont on ne peut pas vous voir instruit. Vous saurez donc qu’après qu’Eve et son mari eurent mangé de la pomme défendue, Dieu pour punir le serpent qui les avait tentés le relégua dans le corps de l’homme. Il n’est point né depuis de créature humaine qui, en punition du crime de son premier père, ne nourrisse un serpent dans son ventre, issu de ce premier. Vous les nommez les boyaux et vous les croyez nécessaires aux fonctions de la vie, mais apprenez que ce ne sont autre chose que des serpents pliés sur eux-mêmes en plusieurs doubles, quand vous entendez vos entrailles crier, c’est le serpent qui siffle et qui, suivant ce naturel glouton dont jadis il incita le premier homme à trop manger, demande à manger aussi, car Dieu, qui pour vous chasser voulait vous rendre mortel comme les autres animaux, vous fit obséder par cet insatiable afin que si vous lui donniez trop à manger, vous vous étouffassiez ou si lorsque avec les dents invisibles dont cet affamé mord votre estomac, vous lui refusiez sa pitance, il criât, il tempêtât, il dégorgeât ce venin que vos docteurs appellent la bile et vous achevât tellement par le poison qu’il inspire à vos artères que vous ne fussiez bientôt consumés.
Enfin pour vous montrer que vos boyaux sont un serpent que vous avez dans le corps, souvenez-vous qu’on en trouva dans les tombeaux d’Esculape, de Scipion, d’Alexandre, de Charles Martel et d’Edouard d’Angleterre qui se nourrissaient encore des cadavres de leurs hôtes.
—En effet, lui dis-je, en l’interrompant, j’ai remarqué que comme ce serpent essaye toujours à s’échapper du corps de l’homme, on lui voit la tête et le col sortir seul au bas de nos ventres, mais aussi Dieu n’a pas permis que l’homme seul en fût tourmenté, il a voulu qu’il se bandât contre la femme pour lui jeter son venin et que l’enflure durât neuf mois après l’avoir piquée, et, pour vous montrer que je parle suivant la parole du Seigneur, c’est qu’il dit au Serpent pour le maudire qu’il aurait beau faire trébucher la femme en se raidissant contre elle, qu’elle lui ferait enfin baisser la tête.
Je voulais continuer ces fariboles, mais Hélie m’en empêcha: