Ils disaient donc (à ce que je me suis fait depuis interpréter) qu’infailliblement j’étais la femelle du petit animal de la Reine. Ainsi je fus, en qualité de tel ou d’autre chose, mené droit à l’Hôtel de Ville, où je remarquai, selon le bourdonnement et les postures que faisaient et le peuple et les Magistrats, qu’ils consultaient ensemble ce que je pouvais être. Quand ils eurent longtemps conféré, un certain bourgeois, qui gardait les bêtes rares, supplia les Echevins de me commettre à sa garde, en attendant que la Reine m’envoyât quérir pour vivre avec mon mâle. On n’en fit aucune difficulté, et ce bateleur me porta à son logis, où il m’instruisit à faire le godenot, à passer des culbutes, à figurer des grimaces; et, les après-dîners, il faisait prendre à la porte un certain prix de ceux qui me voulaient voir. Mais le Ciel, fléchi de mes douleurs et fâché de voir profaner le Temple de son maître, voulut qu’un jour, comme j’étais attaché au bout d’une corde, avec laquelle le charlatan me faisait sauter pour divertir le monde, j’entendis la voix d’un homme qui me demanda en grec qui j’étais. Je fus bien étonné d’entendre parler, en ce pays-là, comme en notre monde. Il m’interrogea quelque temps; je lui répondis et lui contai ensuite généralement toute l’entreprise et le succès de mon voyage. Il me consola et je me souviens qu’il me dit:
—Hé bien, mon fils, vous portez enfin la peine des faiblesses de votre monde. Il y a du vulgaire, ici comme là, qui ne peut souffrir la pensée des choses où il n’est point accoutumé. Mais sachez qu’on ne vous traite qu’à la pareille et que, si quelqu’un de cette terre avait monté dans la vôtre, avec la hardiesse de se dire homme, vos savants le feraient étouffer comme un monstre.
Il me promit ensuite qu’il avertirait la Cour de mon désastre; et il ajouta qu’aussitôt qu’il avait su la nouvelle qui courait de moi, il était venu pour me voir et m’avait reconnu pour un homme du monde dont je me disais parce qu’il y avait autrefois voyagé et qu’il avait demeuré en Grèce où on l’appelait le Démon de Socrate; qu’il avait, depuis la mort de ce Philosophe, gouverné et instruit, à Thèbes, Epaminondas; qu’ensuite, étant passé chez les Romains, la justice l’avait attaché au parti du jeune Caton; qu’après sa mort, il s’était donné à Brutus; que tous ces grands personnages n’ayant laissé en ce monde à leurs places que le fantôme de leurs vertus, il s’était retiré, avec ses compagnons, dans les temples et dans les solitudes.
... Un jour, comme j’étais attaché au bout d’une corde...
—Enfin, ajouta-t-il, le peuple de votre Terre devint si stupide et si grossier que mes compagnons et moi perdîmes tout le plaisir que nous avions autrefois pris à l’instruire. Il n’est pas que vous n’ayez entendu parler de nous, car on nous appelait Oracles, Nymphes, Génies, Fées, Dieux Foyers, Lemures, Larves, Lamies, Farfadels, Naïades, Incubes, Ombres, Manes, Spectres et Fantômes; et nous abandonnâmes votre monde sous le Règne d’Auguste, un peu après que je me fus apparu à Drusus, fils de Livia, qui portait la guerre en Allemagne, et que je lui eus défendu de passer outre. Il n’y a pas longtemps que j’en suis arrivé pour la seconde fois; depuis cent ans en çà, j’ai eu commission d’y faire un voyage: j’ai rôdé beaucoup en Europe et conversé avec des personnes que possible vous aurez connues. Un jour, entre autres, j’apparus à Cardan, comme il étudiait; je l’instruisis de quantité de choses, et, en récompense, il me promit qu’il témoignerait, à la postérité, de qui il tenait les miracles qu’il s’attendait d’écrire. J’y vis Agrippa, l’Abbé Tritème, le Docteur Fauste, La Brosse, César, et une certaine cabale de jeunes gens que le vulgaire a connus sous le nom de Chevaliers de la Rose-Croix, à qui j’ai enseigné quantité de souplesses et de secrets naturels, qui sans doute les auront fait passer pour de Grands Magiciens. Je connus aussi Campanelle; ce fut moi qui lui conseillai, pendant qu’il était à l’Inquisition dans Rome, de styler son visage et son corps aux postures ordinaires de ceux dont il avait besoin de connaître l’intérieur, afin d’exciter chez soi par une même assiette les pensées que cette même situation avait appelées dans ses adversaires, parce qu’ainsi il ménagerait mieux leur arme, quand il la connaîtrait, et il commença, à ma prière, un Livre, que nous intitulâmes de Sensu rerum. J’ai fréquenté pareillement en France La Mothe Le Vayer et Gassendi. Ce second est un homme qui écrit autant en Philosophe que ce premier y vit. J’ai connu quantité d’autres gens, que votre siècle traite de divins, mais je n’ai trouvé en eux que beaucoup de babil et beaucoup d’orgueil.
Enfin, comme je traversais, de votre pays, en Angleterre, pour étudier les mœurs de ses habitants, je rencontrai un homme, la honte de son pays; car, certes, c’est une honte aux grands de votre Etat, de reconnaître en lui, sans l’adorer, la vertu dont il est le trône. Pour abréger son panégyrique, il est tout esprit, tout cœur, et il a toutes ces qualités, dont une jadis suffisait à marquer un Héros: c’était Tristan l’Hermite. Véritablement, il faut que je vous avoue que, quand je vis une vertu si haute, j’appréhendai qu’elle ne fût pas reconnue; c’est pourquoi je tâchai de lui faire accepter trois fioles: la première était pleine d’huile de talk, l’autre, de poudre de projection, et la dernière, d’or potable; mais il les refusa avec un dédain plus généreux que Diogène ne reçut les compliments d’Alexandre. Enfin je ne puis rien ajouter à l’éloge de ce grand homme, sinon que c’est le seul Poète, le seul Philosophe, et le seul homme libre que vous ayez. Voilà les personnes considérables que j’ai fréquentées; toutes les autres, au moins de celles que j’ai connues, sont si fort au-dessous de l’homme, que j’ai vu des bêtes un peu au-dessus.
Au reste, je ne suis point originaire de votre Terre ni de celle-ci; je suis né dans le Soleil. Mais, parce que quelquefois notre monde se trouve trop peuplé, à cause de la longue vie de ses habitants, et qu’il est presque exempt de guerres et de maladies, de temps en temps, nos Magistrats envoient des colonies dans les mondes des environs. Quant à moi, je fus commandé pour aller au vôtre et déclaré chef de la peuplade qu’on y envoyait avec moi. J’ai passé depuis en celui-ci, pour les raisons que je vous ai dites; et ce qui fait que j’y demeure actuellement, c’est que les hommes y sont amateurs de la vérité; qu’on n’y voit point de Pédants; que les Philosophes ne se laissent persuader qu’à la raison et que l’autorité d’un savant, ni le plus grand nombre, ne l’emportent point sur l’opinion d’un batteur en grange, quand il raisonne aussi fortement. Bref, en ce pays, on ne compte pour insensés que les Sophistes et les Orateurs.
Je lui demandai combien de temps ils vivaient: il me répondit trois ou quatre mille ans, et continua de cette sorte: