Encore que les habitants du Soleil ne soient pas en aussi grand nombre que ceux de ce monde, le Soleil en regorge bien souvent, à cause que le peuple, pour être d’un tempérament fort chaud, est remuant et ambitieux et digère beaucoup.

Ce que je vous dis ne vous doit pas sembler une chose étonnante, car, quoique notre globe soit très vaste et le vôtre petit, quoique nous ne mourions qu’après quatre mille ans, et vous, après un demi-siècle, apprenez que, tout de même qu’il n’y a pas tant de cailloux que de terre, ni tant de plantes que de cailloux, ni tant d’animaux que de plantes, ni tant d’hommes que d’animaux, ainsi, il n’y doit pas avoir tant de Démons que d’hommes, à cause des difficultés qui se rencontrent à la génération d’un composé parfait.

Je lui demandai s’ils étaient des corps comme nous: il me répondit oui; qu’ils étaient des corps, mais non pas comme nous, ni comme aucune chose que nous estimons telle; parce que nous n’appelons vulgairement corps que ce que nous pouvons toucher; qu’au reste, il n’y avait rien en la Nature qui ne fût matériel, et que, quoiqu’ils le fussent eux-mêmes, ils étaient contraints, quand ils voulaient se faire voir à nous, de prendre des corps proportionnés à ce que nos sens sont capables de connaître et que c’était sans doute ce qui avait fait penser à beaucoup de monde que les histoires qui se contaient d’eux n’étaient qu’un effet de la rêverie des faibles, à cause qu’ils n’apparaissent que de nuit; et il ajouta que, comme ils étaient contraints de bâtir eux-mêmes à la hâte le corps dont il fallait qu’ils se servissent, ils n’avaient pas le temps bien souvent de les rendre propres qu’à choisir seulement dessous un sens, tantôt l’ouïe, comme les voix des Oracles; tantôt la vue, comme les ardents et les spectres; tantôt le toucher, comme les Incubes, et que, cette masse n’étant qu’un air épaissi de telle ou telle façon, la lumière, par sa chaleur, les détruisait, ainsi qu’on voit qu’elle dissipe un brouillard en le dilatant.

Ils agiteront un point de théologie ou les difficultés d’un procès par un concert.

Tant de belles choses qu’il m’expliquait me donnèrent la curiosité de l’interroger sur sa naissance et sur sa mort; si au pays du Soleil l’individu venait au jour par les voies de génération et s’il mourait par le désordre de son tempérament ou la rupture de ses organes.

—Il y a trop peu de rapport, dit-il, entre vos sens et l’explication de ces mystères. Vous vous imaginez, vous autres, que ce que vous ne sauriez comprendre est spirituel ou qu’il n’est point; mais cette conséquence est très fausse, et c’est un témoignage qu’il y a dans l’univers un million peut-être de choses, qui, pour être connues, demanderaient en vous un million d’organes tous différents. Moi, par exemple, je connais par mes sens la cause de la sympathie de l’aimant avec le pôle, celle du reflux de la mer, et ce que l’animal devient après sa mort; vous autres ne sauriez donner jusqu’à ces hautes conceptions que par la foi, à cause que les proportions à ces miracles vous manquent, non plus qu’un aveugle ne saurait s’imaginer ce que c’est que la beauté d’un paysage, le coloris d’un tableau et les nuances de l’iris; ou bien il se les figurera tantôt comme quelque chose de palpable, comme le manger, comme un son ou comme une odeur. Tout de même, si je voulais vous expliquer ce que j’aperçois, par les sens qui vous manquent, vous vous le représenteriez comme quelque chose qui peut être ouï, vu, touché, fleuré ou savouré et ce n’est rien cependant de tout cela.

Il en était là de son discours, quand mon Bateleur s’aperçut que la chambrée commençait à s’ennuyer de mon jargon, qu’ils n’entendaient point et qu’ils prenaient pour un grognement non articulé. Il se remit de plus belle à tirer ma corde, pour me faire sauter, jusqu’à ce que, les spectateurs étant saouls de rire et d’assurer que j’avais presque autant d’esprit que les bêtes de leurs pays, ils se retirèrent chacun chez soi.

J’adoucissais ainsi la dureté des mauvais traitements de mon maître par les visites que me rendait cet officieux Démon; car, de m’entretenir avec ceux qui me venaient voir, outre qu’ils me prenaient pour un animal des mieux enracinés dans la catégorie des Brutes, ni je ne savais leur langue, ni eux n’entendaient pas la mienne, et jugez ainsi quelle proportion; car vous saurez que deux idiomes seulement sont usités en ce pays, l’un qui sert aux grands et l’autre qui est particulier pour le peuple.