Cette créance allait prendre racine à force d’être confirmée, sans les Docteurs du pays, qui s’y opposèrent, disant que c’était une impiété épouvantable de croire que non seulement des bêtes, mais des monstres, fussent de leur espèce.
—Il y aurait bien plus d’apparence, ajoutaient les moins passionnés, que nos animaux domestiques participassent au privilège de l’humanité, et de l’immortalité, par conséquent, à cause qu’ils sont nés dans notre pays, qu’une bête monstrueuse qui se dit née je ne sais où dans la Lune et puis, considérez la différence qui se remarque entre nous et eux. Nous autres marchons à quatre pieds, parce que Dieu ne se voulut pas fier d’une chose si précieuse à une moins ferme assiette, et il eut peur qu’allant autrement, il n’arrivât malheur à l’homme; c’est pourquoi il prit la peine de l’asseoir sur quatre piliers, afin qu’il ne pût tomber; mais, dédaignant de se mêler de la construction de ces deux brutes, il les abandonna au caprice de la Nature, laquelle, ne craignant pas la perte de si peu de chose, ne les appuya que sur deux pattes.
«Les oiseaux mêmes, disaient-ils, n’ont pas été si maltraités qu’elles, car au moins ils ont reçu des plumes pour subvenir à la faiblesse de leurs pieds, et se jeter en l’air, quand nous les éconduirons de chez nous; au lieu que la Nature, en ôtant les deux pieds à ces monstres, les a mis en état de ne pouvoir échapper à notre Justice.
«Voyez un peu, outre cela, comment ils ont la tête tournée vers le Ciel! C’est la disette où Dieu les a mis de toutes choses, qui l’a située de la sorte, car cette posture suppliante témoigne qu’ils se plaignent au Ciel de Celui qui les a créés, et qu’ils lui demandent permission de s’accommoder de nos restes. Mais, nous autres, nous avons la tête penchée en bas, pour contempler les biens dont nous sommes seigneurs, et comme n’y ayant rien au Ciel à qui notre heureuse condition puisse porter envie.»
J’entendais tous les jours, à ma loge, faire ces contes, ou d’autres semblables; et ils en bridèrent si bien l’esprit des peuples sur cet article, qu’il fut arrêté que je ne passerais tout au plus que pour un perroquet sans plumes; car ils confirmaient les persuadés, sur ce que, non plus qu’un oiseau, je n’avais que deux pieds. Cela fit qu’on me mit en cage par ordre exprès du Conseil d’en haut.
Là, tous les jours, l’Oiseleur de la Reine prenant le soin de me venir siffler la langue, comme on fait ici aux sansonnets, j’étais heureux, à la vérité, en ce que je ne manquais point de mangeaille. Cependant, parmi les sornettes dont les regardants me rompaient les oreilles, j’appris à parler comme eux, en sorte que, quand je fus assez rompu dans l’idiome pour exprimer la plupart de mes conceptions, j’en contai des plus belles. Déjà les compagnies ne s’entretenaient plus que de la gentillesse de mes bons mots et de l’estime que l’on faisait de mon esprit. On vint jusque-là, que le Conseil fut contraint de faire publier un Arrêt, par lequel on défendait de croire que j’eusse de la raison, avec un commandement très exprès à toutes personnes, de quelque qualité ou condition qu’elles fussent, de s’imaginer, quoi que je pusse faire de spirituel, que c’était l’instinct qui me le faisait faire.
Cependant la définition de ce que j’étais partagea la ville en deux factions. Le parti qui soutenait en ma faveur grossissait de jour en jour, et enfin, en dépit de l’anathème par lequel on tâchait d’épouvanter le peuple, ceux qui tenaient pour moi demandèrent une assemblée des Etats, pour résoudre cette controverse. On fut longtemps à s’accorder sur le choix de ceux qui opineraient; mais les arbitres pacifièrent l’animosité par le nombre des intéressés qu’ils égalèrent, et qui ordonnèrent qu’on me porterait dans l’assemblée, comme l’on fit; mais j’y fus traité autant sévèrement qu’on se le peut imaginer. Les Examinateurs m’interrogèrent, entre autres choses, de Philosophie: je leur exposai, tout à la bonne foi, ce que jadis mon Régent m’en avait appris, mais ils ne mirent guère à me le réfuter par beaucoup de raisons convaincantes; de sorte que, n’y pouvant répondre, j’alléguai pour dernier refuge les principes d’Aristote, qui ne me servirent pas davantage que les sophismes; car, en deux mots, ils m’en découvrirent la fausseté.
—Cet Aristote, me dirent-ils, dont vous vantez si fort la science, accommodait sans doute les principes à sa Philosophie, au lieu d’accommoder sa Philosophie aux principes, et encore devait-il les prouver au moins plus raisonnables que ceux des autres Sectes dont vous nous avez parlé. C’est pourquoi le bon seigneur ne trouvera pas mauvais si nous lui baisons les mains.
Enfin, comme ils virent que je ne clabaudais autre chose, sinon qu’ils n’étaient pas plus savants qu’Aristote, et qu’on m’avait défendu de discuter contre ceux qui niaient les principes, ils conclurent tous d’une commune voix que je n’étais pas un homme, mais possible quelque espèce d’autruche, vu que je portais comme elle la tête droite, que je marchais sur deux pieds, et qu’enfin, hormis un peu de duvet, je lui étais tout semblable; si bien qu’on ordonna à l’Oiseleur de me reporter en cage. J’y passais mon temps avec assez de plaisir, car, à cause de leur langue que je possédais correctement, toute la Cour se divertissait à me faire jaser. Les filles de la Reine, entre autres, fourraient toujours quelque bribe dans mon panier; et la plus gentille de toutes ayant conçu quelque amitié pour moi, elle était si transportée de joie, lorsqu’en étant en secret, je l’entretenais des mœurs et des divertissements des gens de notre monde, et principalement de nos cloches et de nos autres instruments de musique, qu’elle me protestait, les larmes aux yeux, que, si jamais je me trouvais en état de revoler en notre monde, elle me suivrait de bon cœur.
Un jour, de grand matin, m’étant éveillé en sursaut, je la vis qui tambourinait contre les bâtons de ma cage.