Je ne pus m’empêcher de rire de cette façon scrupuleuse de donner des batailles; et j’alléguais, pour exemple d’une bien plus forte politique, les coutumes de notre Europe, où le Monarque n’avait garde d’omettre aucun de ses avantages pour vaincre; et voici comme elle me parla:

—Apprenez-moi, me dit-elle, si vos Princes ne prétextent pas leurs armements, du droit?

—Si fait, lui répliquai-je, et de la justice de leur cause.

—Pourquoi donc, continua-t-elle, ne choisissent-ils des arbitres non suspects, pour être accordés? Et, s’il se trouve qu’ils aient autant de droit l’un que l’autre, qu’ils demeurent comme ils étaient, ou qu’ils jouent en un coup de piquet la Ville ou la Province dont ils sont en dispute?

—Mais vous, lui repartis-je, pourquoi toutes ces circonstances en votre façon de combattre? Ne suffit-il pas que les armées soient en pareil nombre d’hommes?

—Vous n’avez guère de jugement, me répondit-elle. Croiriez-vous, par votre foi, ayant vaincu sur le pré votre ennemi seul à seul, l’avoir vaincu de bonne guerre, si vous étiez maillé, et lui, non; s’il n’avait qu’un poignard, et vous une estocade; enfin s’il était manchot, et que vous eussiez deux bras? Cependant, avec toute l’égalité que vous recommandez, tant à vos gladiateurs, ils ne se battent jamais pareils; car l’un sera de grande, l’autre, de petite taille; l’un sera adroit, l’autre n’aura jamais manié d’épée; l’un sera robuste, l’autre faible; et, quand même ces disproportions seraient égales, qu’ils seraient aussi adroits et aussi forts l’un que l’autre, encore ne seraient-ils pas pareils, car l’un des deux aura peut-être plus de courage que l’autre; et, sous l’ombre que cet emporté ne considérera pas le péril, qu’il sera bilieux, qu’il aura plus de sang, qu’il avait le cœur plus serré, avec toutes ces qualités qui font le courage, comme si ce n’était pas, aussi bien qu’une épée, une arme que son ennemi n’a point, il s’ingère de se ruer éperdument sur lui, de l’effrayer, et d’ôter la vie à ce pauvre homme, qui prévoit le danger, dont la chaleur est étouffée dans la pituite, et duquel le cœur est trop vaste pour unir les esprits nécessaires à dissiper cette glace qu’on appelle poltronnerie. Ainsi vous louez cet homme d’avoir tué son ennemi avec avantage, et, le louant de hardiesse, vous le louez d’un péché contre nature, puisque sa hardiesse tend à la destruction. Et, à propos de cela, je vous dirai qu’il y a quelques années qu’on fit une remontrance au Conseil de guerre, pour apporter un règlement plus circonspect et plus consciencieux dans les combats. Et le Philosophe qui donnait l’avis parla ainsi:

«Vous vous imaginez, Messieurs, avoir bien égalé les avantages de deux ennemis, quand vous les avez choisis tous deux grands, tous deux adroits, tous deux pleins de courage; mais ce n’est pas encore assez, puisqu’il faut qu’enfin le vainqueur surmonte par adresse, par force, et par fortune. Si ça été par adresse, il a frappé sans doute son adversaire par un endroit où il ne l’attendait pas, ou plus vite qu’il n’était vraisemblable; ou, feignant de l’attraper d’un côté, il l’a assailli de l’autre. Cependant tout cela, c’est affiner, c’est tromper, c’est trahir, et la tromperie et la trahison ne doivent pas faire l’estime d’un véritable généreux. S’il a triomphé par force, estimerez-vous son ennemi vaincu, puisqu’il a été violenté? Non sans doute, non plus que vous ne direz pas qu’un homme ait perdu la victoire, encore qu’il soit accablé de la chute d’une montagne, parce qu’il n’a pas été en puissance de la gagner. Tout de même, celui-là n’a point été surmonté, à cause qu’il ne s’est point trouvé, dans ce moment, disposé à pouvoir résister aux violences de son adversaire. Si ç’a été par hasard qu’il a terrassé son ennemi, c’est la Fortune qu’on doit couronner: il n’y a rien contribué; et enfin le vaincu n’est non plus blâmable que le joueur de dés, qui sur dix-sept points en voit faire dix-huit.»

Il n’y a pas, dans cette armée, un seul homme plus fort que l’autre...