La fin de mes remerciements nous vit entrer chez lui; il m’entretint, jusqu’au repas, des ressorts qu’il avait fait jouer pour obliger mes ennemis, malgré tous les plus spécieux scrupules dont ils avaient embabouiné le Peuple, à se déporter d’une poursuite si injuste. Mais, comme on nous eut avertis qu’on avait servi, il me dit qu’il avait, pour me tenir compagnie, ce soir-là, prié deux Professeurs d’Académie de cette Ville de venir manger avec nous.
—Je les ferai tomber, ajouta-t-il, sur la Philosophie qu’ils enseignent en ce Monde-ci, et, par même moyen, vous verrez le fils de mon hôte. C’est un jeune homme autant plein d’esprit que j’en aie jamais rencontré; ce serait un second Socrate, s’il pouvait régler ses lumières, et ne point étouffer dans le vice les grâces dont Dieu continuellement le visite, et ne plus affecter le libertinage, comme il fait, par une chimérique ostentation et une affectation de s’acquérir la réputation d’homme d’esprit. Je me suis logé céans pour épier les occasions de l’instruire.
Il se tut, comme pour me laisser à mon tour la liberté de discourir; puis, il fit signe qu’on me dévêtît des honteux ornements dont j’étais encore tout brillant.
Les deux Professeurs que nous attendions entrèrent presque aussitôt, et nous allâmes nous mettre à table, où elle était dressée, et où nous trouvâmes le jeune garçon dont il m’avait parlé, qui mangeait déjà. Ils lui firent grande saluade et le traitèrent d’un respect aussi profond que d’esclave à seigneur: j’en demandai la cause à mon Démon, qui me répondit que c’était à cause de son âge, parce qu’en ce Monde-là les vieux rendaient toute sorte de respect et de déférence aux jeunes; bien plus, que les pères obéissent à leurs enfants, aussitôt que, par l’avis du Sénat des Philosophes, ils avaient atteint l’âge de raison.
Un magnifique chariot traîné par quatre princes.
—Vous vous étonnez, continua-t-il, d’une coutume si contraire à celle de votre pays? Mais elle ne répugne point à la droite raison; car, en conscience, dites-moi, quand un homme jeune et chaud est en force d’imaginer, de juger et d’exécuter, n’est-il pas plus capable de gouverner une famille, qu’un infirme sexagénaire, pauvre hébété, dont la neige de soixante hivers a glacé l’imagination, qui ne se conduit que par ce que vous appelez expérience des heureux succès, qui ne sont cependant que de simples effets du hasard contre toutes les règles de l’économie de la prudence humaine. Pour du jugement, il en a aussi peu, quoique le vulgaire de votre Monde en fasse un apanage de la vieillesse; mais, pour se désabuser, il faut qu’il sache que ce qu’on appelle prudence en un vieillard n’est autre chose qu’une appréhension panique, une peur enragée de rien entreprendre, qui l’obsède. Ainsi, quand il n’a pas risqué un danger où un jeune homme s’est perdu, ce n’est pas qu’il en préjugeât sa catastrophe, mais il n’avait pas assez de feu pour allumer ces nobles élans qui nous font oser; au lieu que l’audace de ce jeune homme était comme un gage de la réussite de son dessein, parce que cette ardeur qui fait la promptitude et la facilité d’une exécution était celle qui le poussait à l’entreprendre. Pour ce qui est d’exécuter, je ferais tort à votre esprit de m’efforcer à le convaincre de preuves. Vous savez que la jeunesse seule est propre à l’action; et, si vous n’en étiez pas tout à fait persuadé, dites-moi, je vous prie, quand vous respectez un homme courageux, n’est-ce pas à cause qu’il vous peut venger de vos ennemis, ou de vos oppresseurs? et est-ce par autre considération que par pure habitude, que vous le considérez, lorsqu’un bataillon de septante Janviers a gelé son sang, et tué de froid tous les nobles enthousiasmes dont les jeunes personnes sont échauffées? Lorsque vous déférez au plus fort, n’est-ce pas afin qu’il vous soit obligé d’une victoire que vous ne lui sauriez disputer? Pourquoi donc vous soumettre à lui, quand la paresse a fondu ses muscles, débilité ses artères, évaporé ses esprits et sucé la moelle de ses os? Si vous adoriez une femme, n’était-ce pas à cause de sa beauté? Pourquoi donc continuer vos génuflexions, après que la vieillesse en a fait un fantôme qui ne représente plus qu’une hideuse image de la mort? Enfin, lorsque vous aimiez un homme spirituel, c’était à cause que, par la vivacité de son génie, il pénétrait une affaire mêlée et la débrouillait; qu’il défrayait par son bien dire l’assemblée du plus haut carat; qu’il digérait les sciences d’une seule pensée; et cependant, vous lui continuez vos honneurs, quand ses organes usés rendent sa tête imbécile, pesante et importune aux compagnies, et lorsqu’il ressemble plutôt à la figure d’un Dieu Foyer qu’à un homme de raison? Concluez donc par là, mon fils, qu’il vaut mieux que les jeunes gens soient pourvus du gouvernement des familles, que les vieillards. D’autant plus même que, selon vos maximes, Hercule, Achille, Epaminondas, Alexandre et César, qui sont presque tous morts au deçà de quarante ans, n’auraient mérité aucuns honneurs,[12] parce qu’à votre compte ils auraient été trop jeunes, bien que leur seule jeunesse fût seule la cause de leurs belles actions, qu’un âge plus avancé eût rendues sans effet, parce qu’il eût manqué de l’ardeur et de la promptitude qui leur ont donné ces grands succès. Mais, direz-vous, toutes les lois de notre Monde font retentir avec soin ce respect qu’on doit aux vieillards? Il est vrai; mais, aussi, tous ceux qui ont introduit des lois ont été des vieillards qui craignaient que les jeunes ne les dépossédassent justement de l’autorité qu’ils avaient extorquée et ont fait comme les législateurs aux fausses religions, un mystère de ce qu’ils n’ont pu trouver.
«Oui mais direz-vous, ce vieillard est mon père et le Ciel me promet une longue vie si je l’honore.»
Si votre père, ô mon fils, ne vous ordonne rien de contraire aux inspirations du très-haut, je l’admets; autrement, marchez sur le ventre du père qui vous engendra, trépignez sur le sein de la mère qui vous conçut, car de vous imaginer que ce lâche respect que des parents vicieux ont arraché à votre faiblesse soit tellement agréable au Ciel qu’il en allonge pour cela vos fusées, je n’y vois guère d’apparences.