Quoi! ce coup de chapeau dont vous chatouillez et nourrissez le superbe de votre père, crève-t-il un abcès que vous avez dans le côté, répare-t-il votre humide radical, fait-il la cure d’une estocade à travers votre estomac vous casse-t-il une pierre dans la vessie. Si cela est, les médecins ont grand tort. Au lieu de potions infernales dont ils empestent la vie des hommes qu’ils n’ordonnent pour la petite vérole trois révérences à jeun, quatre «grand mercy» après dîner et douze «bonsoir mon père et ma mère» avant que de s’endormir. Vous me répliquerez que sans lui, vous ne seriez pas il est vrai, mais aussi lui-même sans votre grand-père, sans votre bisaïeul, ni sans vous votre père n’aurait pas de petits-fils.
Lorsque la nature le mit au jour c’était à condition de rendre ce qu’elle lui prêtait, ainsi quand il vous engendra il ne vous donna rien, il s’acquitta encore. Je voudrais bien savoir si vos parents songeaient à vous quand ils vous firent? Hélas, point du tout, et toutefois vous êtes obligé d’un présent qu’ils vous ont fait sans y penser.
Comment, parce que votre père fut si paillard qu’il ne put résister aux beaux yeux de je ne sais quelle créature, qu’il en fit le marché pour assouvir sa passion et que de leur patrouillis vous fûtes le maçonnage, vous rêverez ce voluptueux comme un des sept sages de Grèce, quoi parce que cet autre avare acheta les riches biens de sa femme par la façon d’un enfant, cet enfant ne lui doit parler qu’à genoux, ainsi votre père fit bien d’être ribaud et cet autre d’être chiche, car autrement, ni vous, ni lui, n’auriez jamais été, mais je voudrais bien savoir si quand il eût été certain que son pistolet eût pris un rat, s’il n’eût point tiré le coup! Juste Dieu! qu’on en fait accroire au peuple de votre monde.
«Vous ne tenez de votre Architecte mortel que votre corps seulement; votre âme vient des Cieux; il n’a tenu qu’au hasard que votre père n’ait été votre fils, comme vous êtes le sien. Savez-vous même s’il ne vous a point empêché d’hériter d’un diadème? Votre esprit peut-être était parti du Ciel, à dessein d’animer le Roi des Romains au ventre de l’Impératrice; en chemin, par hasard, il rencontra votre embryon, et peut-être que, pour abréger sa course, il s’y logea. Non, non, Dieu ne vous eût point rayé du calcul de tous les hommes, quand votre père fût mort petit garçon. Mais qui sait si vous ne seriez point aujourd’hui l’ouvrage de quelque vaillant Capitaine, qui vous aurait associé à sa gloire comme à ses biens? Ainsi peut-être vous n’êtes non plus redevable à votre père de la vie qu’il vous a donnée, que vous le seriez au Pirate qui vous aurait mis à la chaîne, parce qu’il vous nourrirait. Et je veux même qu’il vous eût engendré Prince, qu’il vous eût engendré Roi: un présent perd son mérite, lorsqu’il est fait sans le choix de celui qui le reçoit. On donna la mort à César, on la donna à Cassius; cependant Cassius en est obligé à l’Esclave dont il impétra non pas César à des meurtriers, parce qu’ils le forcèrent de la recevoir. Votre père consulta-t-il votre volonté, lorsqu’il embrassa votre mère? vous demanda-t-il si vous trouviez bon de voir ce siècle-là, ou d’en attendre un autre? si vous vous contenteriez d’être fils d’un sot, ou si vous auriez l’ambition de sortir d’un brave homme? Hélas! vous, que l’affaire concernait tout seul, vous étiez le seul dont on ne prenait point l’avis! Peut-être qu’alors, si vous eussiez été enfermé autre part que dans la matrice des idées de la Nature, et que votre naissance eût été à votre option, vous auriez dit à la Parque: «Ma chère Demoiselle, prends le fuseau d’un autre: il y a fort longtemps que je suis dans le rien, et j’aime encore mieux demeurer cent ans à n’être pas, que d’être aujourd’hui, pour m’en repentir demain!» Cependant il vous fallut passer par là; vous eûtes beau piailler pour retourner à la longue et noire maison dont on vous arrachait, on faisait semblant de croire que vous demandiez à téter.
«Voilà, ô mon fils! les raisons à peu près qui sont cause du respect que les pères portent à leurs enfants; je sais bien que j’ai penché du côté des enfants plus que la justice ne le demande, et que j’ai en leur faveur un peu parlé contre ma conscience. Mais, voulant corriger cet orgueil dont certains pères bravent la faiblesse de leurs petits, j’ai été obligé de faire comme ceux qui, pour redresser un arbre tortu, le tirent de l’autre côté, afin qu’il redevienne également droit entre les deux contorsions. Ainsi, j’ai fait restituer aux pères ce qu’ils sont à leurs enfants, leur en ôtant beaucoup qui leur appartenait, afin qu’une autre fois ils se contentassent du leur. Je sais bien encore que j’ai choqué, par cette apologie, tous les vieillards; mais qu’ils se souviennent qu’ils ont été enfants avant que d’être pères, et qu’il est impossible que je n’aie parlé fort à leur avantage, puisqu’ils n’ont pas été trouvés sous une pomme de chou. Mais enfin, quoi qu’il en puisse arriver, quand mes ennemis se mettraient en bataille contre mes amis, je n’aurai que du bon, car j’ai servi tous les hommes, et je n’en ai desservi que la moitié.»
A ces mots, il se tut, et le fils de notre hôte prit ainsi la parole:
—Permettez-moi, lui dit-il, puisque je suis informé, par votre soin, de l’Origine, de l’Histoire, des Coutumes et de la Philosophie du Monde de ce petit homme, que j’ajoute quelque chose à ce que vous avez dit, et que je prouve que les enfants ne sont point obligés à leurs pères, de leur génération, parce que leurs pères étaient obligés en conscience à les engendrer.
«La Philosophie de leur Monde la plus étroite confesse qu’il est plus avantageux de mourir (à cause que, pour mourir, il faut avoir vécu) que de n’être point. Or, puisqu’en ne donnant pas l’être à ce rien, je le mets en un état pire que la mort, je suis plus coupable de ne le pas produire que de le tuer. Tu croirais cependant, ô mon petit homme! avoir fait un parricide indigne de pardon, si tu avais égorgé ton fils; il serait énorme, à la vérité, mais il est bien plus exécrable de ne pas donner l’être à ce qui le peut recevoir; car cet enfant, à qui tu ôtes la lumière pour toujours, eût eu la satisfaction d’en jouir quelque temps. Encore, nous savons qu’il n’en est privé que pour quelques siècles; mais, pour ces pauvres quarante petits riens, dont tu pouvais faire quarante bons soldats à ton Roi, tu les empêches malicieusement de venir au jour, et les laisses corrompre dans tes reins, au hasard d’une apoplexie qui t’étouffera.....»
Qu’on ne m’objecte point les beaux panégyriques de la virginité, cet honneur n’est qu’une fumée, car enfin tous ces respects dont le vulgaire l’idolâtre ne sont rien même entre vous autres que des conseils, mais de ne pas tuer, mais de ne pas faire son fils en ne le faisant point plus malheureux qu’un mort: c’est le commandement pourquoi je m’étonne fort que la continence au monde d’où vous venez est tenue si préférable à la charnelle, pourquoi Dieu ne vous a pas fait naître de la rosée du mois de mai, comme les champignons, ou tout au moins comme les crocodiles du limon gras de la terre achevés par le sommeil; cependant il n’envoie point chez vous d’eunuques que par accident, ils n’arrachent point les génitoires à vos moines, ni à vos cardinaux. Vous me direz que la nature les leur a données, oui, mais il est le maître de la nature et s’il avait reconnu que ce morceau fût nuisible à leur salut il aurait commencé de le couper aussi bien que le prépuce aux juifs dans l’ancienne loi, mais ce sont des inventions trop ridicules par votre foi. Y a-t-il quelque place sur votre corps plus sacrée ou plus maudite l’une que l’autre; pourquoi commette-je un péché quand je me touche par la pièce du milieu et non pas quand je touche mon oreille ou mon talon, est-ce à cause qu’il y a du chatouillement? Je ne dois donc pas me purger au bassin car cela ne se fait point sans quelque sorte de volupté, ni les dévots ne doivent pas non plus s’estener à la contemplation de Dieu car il goûtent un grand plaisir d’imagination; en vérité je m’étonne que combien la religion de votre pays est contre nature et jalouse de tous les contentements des hommes, que vos prêtres ont fait un crime de se gratter, à cause de l’agréable douleur qu’on y sent. Avec tout cela, j’ai remarqué que la prévoyante nature a fait pencher tous les grands personnages et vaillants et spirituels aux délicatesses de l’amour, témoin Samson, David, Hercule, César, Annibal, Charlemagne, afin que se moissonnassent l’organe de ce plaisir d’un coup de serpe elle alla jusque sous un cuvier détacher Diogène, maigre, laid et pouilleux et le contraindre de composer des vents dont il soufflait les soupirs à Lays, sans doute il en usa de la sorte que pour l’appréhension qu’elle eût que les honnêtes gens ne manquassent au monde. Concluons que votre père était obligé en conscience de vous lâcher à la lumière et quand il penserait vous avoir beaucoup obligé de vous faire en se chatouillant, il ne vous a donné au fond que ce qu’un taureau banal donne au veau tous les jours dix fois pour se réjouir.
—Vous avez tort, interrompit alors mon démon, de vouloir régenter les sujets de Dieu, il est vrai qu’il nous a défendu l’excès de ce plaisir, mais que savez-vous s’il ne l’a point ainsi voulu afin que les difficultés que nous trouverions à combattre cette passion nous fît mériter la gloire qu’il nous prépare, mais que savez-vous si ce n’a point été pour aiguiser l’appétit par la défense, mais que savez-vous s’il ne prévoyait point qu’abandonnant la jeunesse aux impétuosités de la chair, les rapprochements trop fréquents énerveraient leur semence et marqueraient la fin du monde aux arrière-neveux du premier homme, mais que savez-vous s’il ne l’a point voulu faire afin de récompenser justement ceux qui, contre toute apparence de raison, se sont fiés en sa parole.