Cette réponse ne satisfit pas, à ce que je crois, le petit hôte, car il en hocha trois ou quatre fois la tête; mais notre commun Précepteur se tut, parce que le repas était en impatience de s’envoler.

Nous nous étendîmes donc sur des matelas fort mollets, couverts de grands tapis; et un jeune serviteur, ayant pris le plus vieil de nos Philosophes, le conduisit dans une petite salle séparée; d’où mon Démon lui cria de nous venir retrouver, sitôt qu’il aurait mangé.

Cette fantaisie de manger à part me donna la curiosité d’en demander la cause:

—Il ne goûte point, me dit-il, d’odeur de viande, ni même des herbes, si elles ne sont mortes d’elles-mêmes, à cause qu’il les pense capables de douleur.

—Je ne suis pas si surpris, répliquai-je, qu’il s’abstienne de la chair, et de toutes choses qui ont eu vie sensitive; car, en notre Monde, les Pythagoriciens, et même quelques saints anachorètes, ont usé de ce régime; mais de n’oser, par exemple, couper un chou, de peur de le blesser, cela me semble tout à fait ridicule.

—Et moi, répondit mon Démon, je trouve beaucoup d’apparence en son opinion. Car, dites-moi, ce chou dont vous parlez n’est-il pas comme vous un être existant de la Nature? Ne l’avez-vous pas tous deux pour mère également? Encore, semble-t-il qu’elle ait pourvu plus nécessairement à celle du végétant que du raisonnable, puisqu’elle a remis la génération d’un homme aux caprices de son père, qui peut, selon son plaisir, l’engendrer ou ne l’engendrer pas: rigueur dont cependant elle n’a pas voulu traiter avec le chou; car, au lieu de remettre à la discrétion du père de germer le fils, comme si elle eût appréhendé davantage que la race du chou pérît que celle des hommes, elle les contraint, bon gré, mal gré, de se donner l’être les uns aux autres, et non pas ainsi que les hommes, qui ne les engendrent que selon leurs caprices, et qui en leur vie n’en peuvent engendrer au plus qu’une vingtaine, au lieu que les choux en peuvent produire quatre cent mille par tête. De dire que la Nature a pourtant plus aimé l’homme que le chou, c’est que nous nous chatouillons, pour nous faire rire: étant incapable de passion, elle ne saurait ni haïr ni aimer personne; et, si elle était susceptible d’amour, elle aurait plutôt des tendresses pour ce chou que vous tenez, qui ne saurait l’offenser, que pour cet homme qui voudrait la détruire, s’il le pouvait. Ajoutez à cela, que l’homme ne saurait naître sans crime, étant une partie du premier criminel; mais nous savons fort bien que le premier chou n’offensa pas son Créateur. Si on dit que nous sommes faits à l’image du premier Etre, et non pas le chou? Quand il serait vrai, nous avons, en souillant notre âme, par où nous lui ressemblons, effacé cette ressemblance, puisqu’il n’y a rien de plus contraire à Dieu que le péché. Si donc notre âme n’est plus son portrait, nous ne lui ressemblons pas plus par les pieds, par les mains, par la bouche, par le front et par les oreilles, que ce chou, par ses feuilles, par ses fleurs, par sa tige, par son trognon et par sa tête. Ne croyez-vous pas, en vérité, si cette pauvre plante pouvait parler, quand on la coupe, qu’elle ne dît: «Homme, mon cher frère, que t’ai-je fait qui mérite la mort? Je ne crois que dans les jardins, et l’on ne me trouve jamais en lieu sauvage, où je vivrais en sûreté; je dédaigne toutes les autres sociétés, hormis la tienne; et, à peine suis-je semé dans ton jardin, que, pour te témoigner ma complaisance, je m’épanouis, je te tends les bras, je t’offre mes enfants en graine, et, pour récompense de ma courtoisie, tu me fais trancher la tête!» Voilà le discours que tiendrait ce chou, s’il pouvait s’exprimer. Hé quoi! à cause qu’il ne saurait se plaindre, est-ce à dire que nous pouvons justement lui faire tout le mal qu’il ne saurait empêcher? Si je trouve un misérable lié, puis-je sans crime le tuer, à cause qu’il ne peut se défendre? Au contraire, sa faiblesse aggraverait ma cruauté; car, combien que cette misérable créature soit pauvre et dénuée de tous nos avantages, elle ne mérite pas la mort. Quoi! de tous les biens de l’être, elle n’a que celui de rejeter, et nous le lui arrachons. Le péché de massacrer un homme n’est pas si grand, parce qu’un jour il revivra, que de couper un chou et lui ôter la vie, à lui qui n’en a point d’autre à espérer. Vous anéantissez le chou, en le faisant mourir; mais, en tuant un homme, vous ne faites que changer son domicile; et je dis bien plus, puisque Dieu chérit également entre nous et les plantes, qu’il est très juste de les considérer également comme nous. Il est vrai que nous naquîmes les premiers; mais, dans la famille de Dieu, il n’y a point de droit d’aînesse: si donc les choux n’eurent point de part avec nous du fief de l’immortalité, ils furent sans doute avantagés de quelque autre qui, par sa grandeur, récompensât sa brièveté; c’est peut-être un intellect universel, une connaissance parfaite de toutes les choses dans leurs causes; et c’est aussi pour cela que ce sage Moteur ne leur a point taillé d’organes semblables aux nôtres, qui n’ont qu’un simple raisonnement faible et souvent trompeur, mais d’autres plus ingénieusement travaillés, plus forts et plus nombreux, qui servent à l’opération de leurs spéculatifs entretiens. Vous me demanderez peut-être ce qu’ils nous ont jamais communiqué de ces grandes pensées? Mais, dites-moi, que nous ont jamais enseigné certains êtres, que nous admettons au-dessus de nous, avec lesquels nous n’avons aucun rapport ni proportion, et dont nous comprenons l’existence aussi difficilement que l’intelligence et les façons avec lesquelles un chou est capable de s’exprimer à ses semblables, et non pas à nous, à cause que nos sens sont trop faibles pour pénétrer jusque-là?

«Moïse, le plus grand de tous les Philosophes, et qui puisait la connaissance de la Nature dans la source de la Nature même, signifiait cette vérité, lorsqu’il parlait de l’Arbre de Science, et il voulait sans doute nous enseigner, sous cette énigme, que les plantes possèdent, privativement à nous, la Philosophie parfaite. Souvenez-vous donc, ô de tous les animaux le plus superbe! qu’encore qu’un chou que vous coupez ne dise mot, il n’en pense pas moins. Mais le pauvre végétant n’a pas des organes propres à hurler comme vous; il n’en a pas pour frétiller ni pour pleurer; il en a toutefois, par lesquels il se plaint du tort que vous lui faites, et par lesquels il attire sur vous la vengeance du Ciel. Que si enfin vous insistez à me demander comment je sais que les choux ont des belles pensées, je vous demande comment vous savez qu’ils ne les ont point, et que tel d’entre eux, à votre imitation, ne dise pas le soir, en s’enfermant: «Je suis, monsieur le Chou Frisé, votre très humble serviteur, Chou Cabus.»

Dans toutes les maisons il y a un physionome.