—Comment? dis-je, l’air deviendra pour soutenir vos pas aussi solide que la terre? C’est-ce que je ne crois point.
—Et c’est une chose étrange, reprit-il, que ce que vous croyez et ne croyez pas! Eh! pourquoi les Sorciers de votre Monde, qui marchent en l’air et conduisent des armées, des grêles, des neiges, des pluies, et d’autres tels météores, d’une province en une autre, auraient-ils plus de pouvoir que nous? Soyez, soyez, je vous prie, plus crédule en ma faveur.
—Il est vrai, lui dis-je, que j’ai reçu de vous tant de bons offices, de même que Socrate et les autres pour qui vous avez tant eu d’amitié, que je me dois fier à vous, comme je fais, en m’y abandonnant de tout mon cœur.
Je n’eus pas plutôt achevé cette parole, qu’il s’enleva comme un tourbillon, me tenant entre ses bras: il me fit passer, sans incommodité, tout ce grand espace que nos Astronomes mettent entre nous et la Lune, en un jour et demi; ce qui me fit connaître le mensonge de ceux qui disent qu’une meule de moulin serait trois cent soixante et tant d’années à tomber du Ciel puisque je fus si peu de temps à tomber du globe de la Lune en celui-ci. Enfin, au commencement de la seconde journée, je m’aperçus que j’approchais de notre Monde. Déjà je distinguais l’Europe d’avec l’Afrique, et ces deux d’avec l’Asie, lorsque je sentis le soufre que je vis sortir d’une fort haute montagne: cela m’incommodait, de sorte que je m’évanouis. Je ne puis pas dire ce qui m’arriva ensuite; mais je me trouvai, ayant repris mes sens, dans des bruyère par la pente d’une colline, au milieu de quelques pâtres qui parlaient italien. Je ne savais ce qu’était devenu mon Démon, et je demandai à ces pâtres s’ils ne l’avaient point vu. A ce mot, ils firent le signe de la Croix, et me regardèrent comme si j’en eusse été un moi-même.
Déjà je distinguai l’Europe d’avec l’Afrique.
Mais, leur disant que j’étais Chrétien, et que je les priais par charité de me conduire en quelque lieu où je pusse me reposer, ils me menèrent dans un village, à un mille de là, où je fus à peine arrivé, que tous les chiens du lieu, depuis les bichons jusqu’aux dogues, se vinrent jeter sur moi et m’eussent dévoré si je n’eusse trouvé une maison où je me sauvai. Mais cela ne les empêcha pas de continuer leur sabbat, en sorte que le maître du logis m’en regardait de mauvais œil; et je crois que, dans le scrupule où le peuple augure de ces sortes d’accidents, cet homme était capable de m’abandonner en proie à ces animaux, si je ne me fusse avisé que ce qui les acharnait ainsi après moi était le Monde d’où je venais, à cause qu’ayant accoutumé d’aboyer à la Lune, ils sentaient que j’en venais, et que j’en avais l’odeur, comme ceux qui conservent une espèce de relent ou air marin, quelque temps après être descendus de dessus la mer.
Pour me purger de ce mauvais air, je m’exposai sur une terrasse, durant trois ou quatre heures, au Soleil: après quoi, je descendis, et les chiens, qui ne sentaient plus l’influence qui m’avait fait leur ennemi, ne m’aboyèrent plus et s’en retournèrent chacun chez soi.
Le lendemain, je partis pour Rome, où je vis les restes des triomphes de quelques Grands Hommes, de même que ceux des siècles: j’en admirai les belles ruines et les belles réparations qu’y ont faites les Modernes. Enfin, après y être demeuré quinze jours en la compagnie de M. de Cyrano, mon Cousin, qui me prêta de l’argent pour mon retour, j’allai à Civita-Vecchia, et me mis sur une galère qui m’amena jusqu’à Marseille.