Pendant tout ce voyage, je n’eus l’esprit tendu qu’aux merveilles de celui que je venais de faire. J’en commençai les mémoires dès ce temps-là; et, quand j’ai été de retour, je les mis autant en ordre que la maladie qui me retient au lit me l’a pu permettre. Mais, prévoyant qu’elle sera la fin de mes études et de mes travaux, pour tenir parole au Conseil de ce Monde-là, j’ai prié M. Le Bret, mon plus cher et mon plus inviolable ami, de les donner au Public, avec l’Histoire de la République du Soleil, celle de l’Etincelle, et quelques autres Ouvrages de même façon, si ceux qui nous les ont dérobés les lui rendent, comme je les en conjure de tout mon cœur.

Voici à titre documentaire la fin du Manuscrit de la Bibliothèque Nationale. Cette fin différant entièrement de celle de l’Edition Le Bret, la voici dans son intégralité:

Mais lui dis-je, si notre âme mourait, comme je vois bien que vous voulez conclure, la résurrection que nous attendons ne serait donc qu’une chimère, car il faudrait que Dieu les recréât, et cela ne serait pas la résurrection.

Il m’interrompit par un hochement de tête:

Hé, par votre foi, s’écria-t-il, qui vous a bercé dans ce peau d’asne, quoi vous, quoi moi, quoi ma servante, ressusciter.

Ce n’est point, lui répondis-je un conte fait à plaisir, c’est une vérité indubitable que je vous proférais.

Et moi dit-il, je vous proférerais le contraire. Pour commencer donc je suppose que vous mangiez un mahométan, vous le convertissez par conséquent en votre substance n’est-il pas vrai, ce mahométan digéré se change partie en chair, partie en sang, partie en sperme, vous embrasserez votre femme et de la semence tirée tout entière du cadavre du mahométan vous jetez en moule un beau petit chrétien. Je demande le mahométan aura-t-il son corps sur la terre, luy rend le petit chrétien n’aura pas le sien, puisqu’il n’est tout entier qu’une partie de celui du mahométan. Si vous me dites que le petit chrétien aura le sien, Dieu dérobera donc au mahométan ce que le petit chrétien n’aura reçu que de celui du mahométan, ainsi il faut absolument que l’un ou l’autre manque de corps; vous me répondrez peut-être que Dieu reproduira les matières pour suppléer à celui qui n’en aura pas assez, oui, mais une autre difficulté nous arrête, c’est que le mahométan damné ressuscitant et Dieu lui fournissant un corps tout neuf à cause du sien que le chrétien lui a volé comme le corps tout seul, comme l’âme toute seule ne fait pas l’âme, mais l’un et l’autre joint en un seul sujet, et comme le corps et l’âme sont partie aussi intégrante de l’âme l’une et l’autre, si Dieu pétrit à ce mahométan un autre corps que le sien ce n’est plus le même individu, ainsi Dieu donne un autre homme que celui qui a mérité l’enfer, ainsi ce corps a paillardé, ce corps a criminellement abusé de tous ses sens, et Dieu pour châtier ce corps en jette un autre au feu, lequel est vierge, lequel est pur et qui n’a jamais prêté ses organes à l’opération du moindre crime, et ce qui serait encore bien ridicule, c’est que ce corps aurait mérité l’enfer et le Paradis tout ensemble, car en tant que mahométan il doit être damné, en tant que chrétien il doit être sauvé, de sorte que Dieu ne le saurait mettre en paradis qu’il ne soit injuste, récompensant de la gloire la damnation qu’il avait méritée comme mahométan, et ne peut le jeter en enfer qu’il ne soit injuste aussi, récompensant de la mort éternelle la béatitude qu’il avait méritée comme chrétien. Il faut donc s’il veut être équitable, qu’il damne et sauve éternellement cet homme.

Et alors, je pris la parole:

Hé je n’ai rien à répondre, lui répondis-je, à vos arguments sophistiques contre la résurrection tant y a que Dieu le dit, Dieu qui ne peut mentir.