—N’allez pas si vite, me répliqua-t-il, vous en êtes à Dieu le dit, il faut prouver auparavant qu’il y ait un Dieu, car pour moi je vous le nie tout à plat.
—Je ne m’amuserai point, lui dis-je, à vous réciter les démonstrations évidentes dont les philosophes se sont servis pour l’établir, il faudrait redire tout ce qu’ont jamais écrit les hommes raisonnables, je vous demande seulement quel inconvénient vous encourez de le croire, je suis bien assuré que vous ne m’en sauriez prétexter aucun puisque donc il est impossible d’en tirer que de l’utilité, que vous ne le persuadez-vous car s’il y a un Dieu, outre que ne le croyant pas, vous vous serez mécomptés, vous aurez désobéi aux principes qui commandent d’en croire, et s’il n’y en a point, vous n’en serez pas mieux que nous.
—Si fait me répondit-il, j’en serai mieux que vous, car s’il n’y en a point, vous et moi serons à deux de jeu, mais au contraire s’il y en a, je n’aurai pas pu avoir offensé une chose que je croyais n’être point, puisque pour pécher, il faut ou le savoir, ou le vouloir. Ne voyez-vous pas qu’un homme même tant soit peu sage ne se piquerait pas qu’un crocheteur l’eût injurié, si le crocheteur aurait pensé ne le pas faire, s’il l’avait pris pour un autre ou si c’était le vin qui l’eût fait parler, à plus forte raison, Dieu tout inébranlable s’emportera-t-il contre nous pour ne l’avoir pas connu, mais par votre foi, mon petit animal, si la croyance de Dieu nous était si nécessaire, enfin, si elle nous importait de l’éternité, Dieu lui-même ne nous en aurait-il pas infus à tant de lumières aussi claires que le soleil qui ne se cache à personne, car de feindre qu’il ait voulu entre les hommes à cligne-musette faire comme les enfants toutou le voilà, c’est-à-dire tantôt se masquer, tantôt se démasquer, se déguiser à quelques-uns pour se manifester aux autres, c’est se forger un Dieu ou sot, ou malicieux, vu que ceci était par la force de mon génie que je l’aie connu, c’est lui qui mérite et non pas moi, d’autant qu’il pouvait me donner une âme ou des organes imbéciles qui me l’auraient fait méconnaître et si au contraire il m’eût donné un esprit incapable de le comprendre, ce n’aurait pas été ma faute, mais la sienne puisqu’il pouvait m’en donner un si vif que je l’eusse compris.
Cette opinion diabolique et ridicule me fit naître un frémissement par tout le corps, je commençai alors de contempler cet homme avec un peu plus d’attention et je fus bien ébahi de remarquer sur son visage ce je ne sais quoi d’effroyable que je n’avais point encore aperçu. Ses yeux étaient petits et enfoncés, le teint basané, la bouche grande, le menton velu, les ongles noirs.
—Oh! Dieu, songé-je, ce misérable est réprouvé dès cette vie et possible même que c’est l’Antéchrist dont il se parle tant dans notre monde.
Je ne voulus pas pourtant lui découvrir ma pensée à cause de l’estime que je faisais de son esprit et véritablement le favorable esprit dont Nature avait regardé son berceau m’avait fait concevoir quelque amitié pour lui. Je ne pus toutefois si bien me contenir que je n’éclatasse avec imprécations qui le menaçaient d’une mauvaise fin. Mais lui remuant sur ma colère:
—Oui, s’écria-t-il; par la mort...
Je ne sais pas ce qu’il préméditait de dire, car sur cette entrefaite on frappa à la porte de notre chambre et je vois entrer un grand homme noir tout velu, il s’approcha de nous et saisissant le blasphémateur à bras-le-corps il l’enleva par la cheminée.
La pitié que j’eus du sort de ce malheureux m’obligea de l’embrasser pour l’arracher des griffes de l’Ethiopien, mais il fut si robuste qu’il nous enleva tous deux de sorte qu’en un moment, nous voilà dans la nue. Ce n’était plus l’amour du prochain qui m’obligeait à le serrer étroitement, mais l’appréhension de tomber.
Après avoir été je ne sais combien de jours à percer le ciel sans savoir ce que je demanderais, je reconnus que j’approchais de notre monde. Déjà je distinguai l’Asie de l’Europe et l’Europe de l’Afrique. Déjà même mes yeux, par mon abaissement ne pouvaient se courber au delà de l’Italie, quand le cœur me dit que ce diable sans doute emportait mon hôte aux enfers en corps et en âme et que c’était pour cela qu’il le passait par notre terre à cause que l’enfer est dans son centre.