Je n’insiste pas sur ces détails. Cyrano, à peine soldat, fit un rude apprentissage sur les champs de bataille, et se rebuta promptement du métier. Les deux blessures qu’il reçut aux sièges de Mouzon et d’Arras ne lui avaient pas donné d’avancement. Le dégoût des services inutiles, joint à l’attrait qu’il ressentait pour les sciences, l’arrachèrent sans retour à la carrière des armes. Le poétique soldat, qui rimait de tendres élégies dans le tumulte d’un corps de garde, redevint un étudiant plein de zèle et d’ardeur. Il cultiva l’astronomie, la physique, la philosophie avec Rohault et Gassendi. Convaincu par l’évidence des idées de Copernic, il aida par l’attrait de l’esprit le plus aiguisé et le plus alerte à la propagation des doctrines nouvelles. Il y avait à cela quelque courage, car, en plein siècle de Louis XIV, il n’était pas admis par tout le monde que la terre tournât autour du soleil; Le Bret, l’ami et l’éditeur de Cyrano, invoque au profit de son illustre ami, le bénéfice des circonstances atténuantes et s’excuse, quant à soi, de prendre parti dans ces matières délicates. Voilà où l’on en était en 1663, Cyrano exposa avec une remarquable netteté la théorie très explicite de l’attraction planétaire, comme principe du système du monde, et cela 34 ans avant les premières publications de Newton. Je ne me hasarderai pas à lui faire honneur de cette grande pensée et je n’ai pas eu le loisir de rechercher auquel de ses maîtres cet honneur appartient. Mais je ne puis lui refuser la gloire d’avoir fait pour la science nouvelle de son temps, ce que Voltaire fit au siècle suivant, avec plus de bonheur et d’éclat, pour les doctrines scientifiques de Locke et de Newton. Admirable spectacle que donne le génie littéraire se faisant le messager et le défenseur du progrès des sciences!

Ce qui appartient bien en propre à Cyrano, c’est d’avoir conçu clairement la première idée de l’aérostation. Il indique l’emploi de globes creux remplis d’un gaz dilatable, plus léger que l’air atmosphérique; il va même jusqu’à calculer le moyen de redescendre en laissant échapper du gaz, lorsqu’on s’est élevé trop haut.

Cet homme-là n’était pas un homme ordinaire; et s’il faut absolument que ce soit un fou, avouez que ce n’était pas là un fou à mépriser.

Il avait d’ailleurs conformé la conduite de sa vie aux doctrines qu’il avait embrassées. En même temps qu’il se rendait savant, il se fit modeste, frugal et chaste comme un vrai pythagoricien.

Sa fortune était loin d’égaler son mérite. Il était le cinquième enfant d’un gentilhomme assez pauvre lui-même. Après avoir repoussé les œuvres flatteuses du maréchal de Gassion, un des grands hommes de guerre de ce temps-là et l’ami de Gustave-Adolphe, qui voulait se l’attacher par estime pour ses talents et pour ses connaissances, Cyrano avait fini par accepter le patronage d’un personnage d’une valeur non moins éclatante et non moins éprouvée, je veux parler du duc d’Arpajon, marquis de Severac, à qui La Mort d’Agrippine est dédiée. Il rentrait un soir à l’hôtel de ce seigneur, lorsqu’il fut atteint à la tête par la chute d’une pièce de bois. Il languit quelque temps et mourut en 1655, à l’âge de trente-six ans.

Ses derniers moments, adoucis par l’amitié de sa cousine Mme de Neufvillette, et de sa vénérable tante, Catherine de Cyrano, prieure du couvent des Filles-de-la-Croix, rue de Charonne, furent ceux d’un chrétien. Catherine de Cyrano réclama sa dépouille mortelle qui fut ensevelie sous les dalles de l’église.

Auguste VITU


PIÈCES JUSTIFICATIVES