Dans cette opinion générale sur Cyrano, il faut faire la part de deux influences, celle de sa vie et celle de ses œuvres. Parlons de sa vie d’abord. Ici encore il faut subdiviser, car il y a sa vie réelle, qui est peu connue, et sa légende, qui est populaire.

La légende, c’est le Cyrano fier-à-bras, le Cyrano duelliste, tranche-montagne, le matamore au nez immense tout balafré de coups de sabre, et qui défend aux passants d’en rire sous peine de mort; le débauché, le libertin, l’impie; ce sont surtout les contes ridicules accrédités par le Menagiana et dont la critique littéraire avait déjà fait justice au XVIIIe siècle.

Ce qu’il y a de vrai, c’est que Cyrano fut très brave, c’est qu’il servit de second en maintes rencontres, mais sans avoir jamais suscité ou soutenu une querelle pour son compte personnel; c’est qu’à l’âge de dix-neuf ans, simple cadet aux gardes, il se battait comme un lion contre les Espagnols et tombait percé d’une balle au siège de Mouzon; l’année suivante, en 1640, au siège d’Arras, dans un combat corps à corps, un coup d’épée lui traversait la gorge. Cyrano fut certainement un duelliste, ce dont on le blâme, mais ce fut avant tout un héroïque soldat, ce dont on ne l’a jamais loué.

De même pour ses œuvres: Cyrano cédait au goût du temps. Ses lettres descriptives, satiriques, burlesques, amoureuses, offrent le plus parfait modèle de ce qu’on appelait alors le bel esprit; en littérature comme en fait d’armes, on ne recherchait que les rencontres extraordinaires. L’idée d’être naturel était la seule qui ne se présentât jamais à ces constructeurs de rébus. Mais, si extravagantes qu’on juge les prouesses de Cyrano en ce genre, il faut avouer qu’elles restent gaies, spirituelles et bien françaises; ce sont, comme il l’a dit lui-même, «des imaginations pointues dont on chatouille le temps pour le faire marcher plus vite». Et que d’invention comique en ce genre dont Voiture est le roi! Je ne rappelle à votre mémoire que la Lettre à un gros homme, c’est-à-dire à Montfleury, ce roi de théâtre, si prodigieusement «entripaillé», pour me servir de l’expression de Molière: «Enfin, gros homme, je vous ai vu, mes prunelles ont achevé sur vous de grands voyages, et le jour que vous éboulâtes corporellement jusqu’à moi, j’eus le temps de parcourir votre hémisphère ou, pour parler plus véritablement, d’en découvrir quelques cantons... Pensez-vous donc, à cause qu’un homme ne vous sauroit battre tout entier en vingt-quatre heures et qu’il ne sauroit en un jour échiner qu’une de vos omoplates... Si les coups de bâton s’envoyoient par écrit, vous liriez ma lettre des épaules... Une longe de veau qui marche sur ses lardons...»

Ces folles et robustes gaietés sentent la gasconnade, je le sais; la littérature entière était gasconne, c’est-à-dire espagnole; le capitan, ce type obligé des comédies à la mode, aurait pu descendre du théâtre dans le parterre sans s’y trouver dépaysé. Cyrano, que des hommes qui s’y connaissaient avaient surnommé le démon de la bravoure, tint à honneur de se montrer plus gascon à lui seul que la Gascogne entière, et il y parvint aisément, car ce gascon fieffé était... un Parisien...

Oui, Messieurs, un Parisien; j’en suis fâché pour les biographes qui, sur la foi de son nom, l’ont fait compatriote de l’illustre baron de Crac, et particulièrement pour l’estimable érudit qui, en 1856, écrivit une vie de Cyrano en l’honneur de la jolie ville de Bergerac en Périgord; mais notre Cyrano fut un Parisien certain, authentique, fils de Parisien, petit-fils de Parisien. Cela est attesté par l’acte de son baptême, retrouvé dans les registres de la paroisse Saint-Sauveur par un travailleur infatigable, un véritable savant celui-là, par le vénérable M. Jal, chargé de la garde de nos archives municipales, qui ne sont plus hélas! qu’un peu de cendres.

Donc, Savinien de Cyrano fut baptisé à Paris, sur la paroisse Saint-Sauveur, le 6 mars 1619. Il était le cinquième fils d’Abel de Cyrano, écuyer, seigneur de Mauvières, et de demoiselle Espérance Bellanger. En 1612, époque de leur mariage, M. et Mme de Mauvières habitaient rue des Prouvaires, sur la paroisse Saint-Eustache, à deux pas de la maison où naquit Molière. Je trouve que le grand-père de notre poète, nommé Savinien comme lui, était secrétaire du roi en 1570 et auditeur de la chambre des comptes de Paris en 1573, sous Charles IX. Vous le voyez, c’est bien à nous Parisiens qu’appartient Cyrano, véritable enfant de Paris. Il l’avait bien dit lui-même dans son Voyage à la Lune; mais nul n’y avait pris garde: si peu de gens lisent les livres dont tout le monde parle!

La vie de Cyrano fut courte et peut se condenser en peu de faits. Après une éducation classique rapidement ébauchée par un prêtre de campagne, Savinien revint à Paris avec l’autorisation de son père et y battit le pavé, poursuivant tant bien que mal ses études sur les bancs du collège de Beauvais. Je ne veux pas faire le pédant avec vous, Messieurs; permettez-moi cependant de vous rappeler que le collège de Beauvais était établi à Paris, dans la rue qui a retenu son nom, la rue Saint-Jean-de-Beauvais, et non pas à Beauvais en Picardie, comme l’a cru, dans un moment d’oubli, un érudit quelque peu distrait. Molière, plus jeune que Cyrano de trois ans, étudiait à peu près dans le même temps au collège de Clermont, non pas au collège de Clermont en Beauvoisis, ni de Clermont en Auvergne, mais au collège de Clermont tenu par les Jésuites, rue Saint-Jacques à Paris, et qui est devenu en 1682 le collège Louis-le-Grand.

Lorsque Cyrano eut atteint l’âge de 19 ans (1640), se conformant au conseil et à l’exemple d’un de ses amis, M. Le Bret, qui fut depuis son exécuteur testamentaire, et à qui nous devons le peu que nous savons de lui, il s’enrôla dans les cadets du régiment des Gardes et fut admis dans la compagnie commandée par M. de Carbon Castel-Jaloux, presque entièrement composée de Gascons. C’est alors, à ce que je suppose, qu’il prit un nom de guerre, celui de Bergerac, et il signa toujours de Cyrano Bergerac. Si l’on voulait à toute force que ce fût un nom de terre, je n’irais pas en chercher l’origine au milieu de la Loire, mais plutôt du côté de la Bretagne. Le premier et le plus authentique des quatre portraits gravés que possède le cabinet des estampes, présente à l’œil le moins exercé le type saisissant du Kymri breton.

D’ailleurs, il y a eu des fiefs du nom de Bergerac en Bretagne et la seigneurie de Mauvières appartenant au père de notre Cyrano, était située dans l’Ouest de la France.