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Tallemant des Réaux, ce Saint-Simon bourgeois du XVIIe siècle, aurait pu connaître notre auteur. Il ne lui a cependant consacré que dix lignes, et quelles lignes! En voici le début: «Un fou, nommé Cyrano, fit une pièce de théâtre intitulée Agrippine. La pièce était un vrai galimatias».

Un fou, voilà pour le poète; un galimatias, voilà pour le poème. Jugement sommaire, exécution sans phrases.

Boileau, le sévère Boileau, ne fut pas aussi dur que le licencieux narrateur des Historiettes:

J’aime mieux Bergerac et sa burlesque audace
Que les vers où Motin se morfond et nous glace.

Toutefois, la comparaison n’est pas extrêmement flatteuse; Cyrano est ici le clou qui fixe Motin au gibet dressé par le justicier du Parnasse. Le glacial Motin et l’audacieux Bergerac, l’un portant l’autre, sont précipités dans l’immortalité comme Jupiter lança Vulcain sur la terre, par un furieux coup de pied.

De nos jours Bergerac rencontre enfin un juge non prévenu, un esprit ouvert, original, sensible lui-même à toutes les originalités.—Ah! messieurs, je me refuse vainement à cette interruption dans le cours de mes idées, mais j’ai sur les lèvres et dans le cœur le nom de celui que nous venons de perdre, de notre illustre Théophile Gautier; je ne puis l’omettre en parlant du Cyrano qu’il a touché d’un rayon de sa gloire, et je ne puis pas le prononcer sans payer à une chère mémoire ce dernier tribut de regrets et de douleurs...

Théophile Gautier a rendu sur Bergerac un jugement équitable, j’y reviendrai tout à l’heure; d’ailleurs le livre est dans toutes les mains. Mais enfin, ce livre est intitulé les Grotesques; mais enfin, pour Théophile Gautier lui-même, le poète grandiose de la Mort d’Agrippine, l’humoristique et profond penseur qui écrivit le Voyage à la Lune, un demi-siècle avant les Mondes de Fontenelle et les Voyages de Gulliver, un siècle avant Micromégas, Cyrano est un grotesque.

Fou, burlesque, grotesque, voilà quelle formidable trinité d’épithètes méprisantes le nom de Cyrano traîne après lui devant la postérité indifférente, qui a bien d’autres soucis plus pressants que de reviser des jugements littéraires.

Mon Dieu, je ne viens pas m’inscrire en faux. Cyrano fut un fou, un burlesque, un audacieux, un grotesque, j’en conviens; mais il fut aussi quelque chose de très différent.