Mademoiselle,

Ie vous écris auec du sang barbare, àfin que vous baigniez vos yeux dedans la source de ma vie ; que ne pouuez vous le boire en le regardant ! I’aurois plus obtenu, de votre cruauté en une heure, que ie n’ay fait en dix ans, de votre affeccion ; puis que, par elle, ie verrois unir mon ame à la votre. Figurez vous donc, non seulement mes idées peintes avec mon sang, mais mon sang, comm’ il fumoit dans mes veines, encore imprimé des idées qu’il a receües de la douleur. Oui ! Ie sentois en vous écriuant mon cœur distilez par ma plume, car au defaut des larmes, que mes infortunes ont épuisées, ie n’ay trouué chez moy que cet esclaue qui vous pût entretenir. Le Soleil, plus billieux que vous, est pourtant plus pitoiable. Il ne consume aucune chose, tant qu’il y trouue une larme : mais vous êtes sans doute un Soleil hétéroclite ; et ce qui me le fait croire, c’est, que celui de la haut ne loge qu’un mois dans une maison, et votre hôte se plaint qu’il y en a trois que vous ètes au gemini. C’est peut-être la raison, qui ma si long temps empéché de vous voir, ou bien, pour passer des supersticions de jadis à celles d’aprésent, et m’acomoder au bruis qui courent de votre conuersion, ie ne puis maintenant vous voir, a cause que les saints sont cachez en Caresme. Ma foy pourtant, faites ariuer Pasques auant la semaine sainte, ou bien ie suis,

Mademoiselle,

Votre seruiteur.

Le manuscrit retrouvé par Monmerqué est incomplet de plusieurs feuillets. Il ne contient pas toutes les Lettres d’Amour de Cyrano. Afin de présenter au lecteur l’ensemble de cette correspondance amoureuse, nous empruntons à l’édition donnée par Le Bret le texte des épitres suivantes.

Quelques-unes, on le remarquera, reproduisent en partie certaines lettres déjà lues. On y trouvera la preuve que Cyrano, lorsqu’il avait aiguisé quelques pointes, heureuses à son gré, n’hésitait pas à les faire resservir, tirant volontiers plusieurs moutures du même sac.

A Madame ***

Madame,

Pour une personne aussi belle qu’Alcidiane, il vous falloit sans doute, comme à cette Héroïne, une demeure inaccessible ; car puis qu’on n’abordoit à celle du Roman que par hazard, et que sans un hazard semblable on ne peut aborder chez vous ; je croy que par enchantement vos charmes ont transporté ailleurs, depuis ma sortie, la Province où j’ay eu l’honneur de vous voir ; je veux dire, Madame, qu’elle est devenuë une seconde Isle flotante, que le vent trop furieux de mes soûpirs pousse et fait reculer devant moy, à mesure que j’essaye d’en approcher. Mes Lettres mesmes pleines de soûmissions et de respects, malgré l’art et la routine des Messagers les mieux instruits n’y sçauroient aborder. Il ne me sert de rien que vos loüanges qu’elles publient, les fassent voler de toutes parts, elles ne vous peuvent rencontrer ; et je croy mesme que si par le caprice du hazard ou de la Renommée qui se charge fort souvent de ce qui s’adresse à vous, il en tomboit quelqu’une du Ciel dans vostre cheminée, elle seroit capable de faire évanoüir vostre Chasteau. Pour moy, Madame, aprés des avantures si surprenantes, je ne doute quasi plus que vostre Comté n’ait changé de Climat avec le Païs qui luy est Antipode, et j’apprehende que le cherchant dans la Carte, je ne rencontre à sa place, comme on trouve aux extremitez du Septentrion, (Cecy est une Terre où les Glaces empeschent d’aborder.) Ha ! Madame, le Soleil à qui vous ressemblez, et à qui l’ordre de l’Univers ne permet point de repos, s’est bien fixé dans les Cieux pour éclairer une victoire, où il n’avoit presque pas d’interest. Arrestez-vous pour éclairer la plus belle des vostres ; car je proteste (pourveu que vous ne fassiez plus disparoistre ce Palais enchanté, où je vous parle tous les jours en esprit) que mon entretien muet et discret ne vous fera jamais entendre que des vœux, des hommages et des adorations. Vous sçavez que mes Lettres n’ont rien qui puisse estre suspect ; Pourquoy donc apprehendez-vous la conversation d’une chose qui n’a jamais parlé ? Ha ! Madame ! s’il m’est permis d’expliquer mes soupçons, je pense que vous me refusez vostre veuë, pour ne pas communiquer plus d’une fois, un miracle avec un prophane ; Cependant vous sçavez que la conversion d’un incrédule comme moy, (c’est une qualité que vous m’avez jadis reprochée) demanderoit que je visse un tel miracle plus d’une fois. Soyez donc accessible aux témoignages de veneration que j’ay dessein de vous rendre. Vous sçavez que les Dieux reçoivent favorablement la fumée de l’encens que nous leur bruslons icy bas, et qu’il manqueroit quelque chose à leur gloire, s’ils n’estoient adorez ; Ne refusez donc pas de l’estre, car si tous attributs sont adorables, puis que vous possédez tres-éminemment les deux principaux, la Sagesse et la Beauté, vous me feriez faire un crime, m’empeschant d’adorer en vostre personne le divin caractère que les Dieux ont imprimé : Moy principalement, qui suis et seray toute ma vie,

Madame,