Brusquement il atteignait les notes élevées; ses yeux chaviraient et il miaulait:

—Piiii … pipipi … pipiiii…!

Il était difficile d'en entendre davantage sans pouffer de rire. Les ouvriers de la fabrique trouvaient cet air affolant et s'en tapaient les cuisses. Ils s'exclamaient, l'entouraient et attaquaient à leur tour l'O Pepita pour le stimuler encore. Mais cela ne réussissait pas toujours. Justin-la-Craque supportait mal qu'on le troublât dans son exercice. Brusquement, il s'arrêtait, hochait la tête avec vigueur et, quoi qu'on fît, refusait de continuer. Non … non …, il ne voulait pas qu'on l'embêtât. Kamiel, son aide, qui généralement l'accompagnait, avait alors un petit rire méprisant et du doigt se touchait le front en secouant la tête, comme pour indiquer que le patron était parfois un peu marteau. Kamiel qui était un Flamand de la Flandre occidentale, prononçait son nom avec l'accent de ce pays, et à l'usine on l'appelait «Komèl», en ricanant. Il y avait envers lui cette nuance de mépris qu'ont les uns pour les autres les gens des deux Flandres; et on se moquait aussi de son grand nez d'ivrogne, rouge comme une flamme dans son visage de suie. Komèl était célibataire et, de même que Berzeel, buvait jusqu'à son dernier centime; mais, à rencontre de Berzeel, qui avait l'alcool mauvais, agressif et tapageur, Komèl, ivre, ne soufflait mot. Il fallait très bien le connaître, pour s'apercevoir qu'il avait bu. Seul, le grand nez rouge en témoignait.

V

C'était pendant cette petite demi-heure bénie, ensoleillée et libre, court répit qui coupait si agréablement la grise monotonie du travail forcé dans les «fosses» lugubres, que Pierken, malgré la défense formelle de M. de Beule, faisait part en cachette aux autres ouvriers, de la sagesse sociale qu'il puisait chaque matin dans son petit journal. Il ne tarissait pas; il savait raconter des choses, toujours nouvelles, toujours autres; peu à peu ses paroles s'infiltraient en eux et déposaient un ferment de douleur et de tristesse dans leur esprit ignorant. C'était bien dommage que Pierken reprît toujours la même antienne, car la bienheureuse demi-heure en était plus d'une fois gâtée. Et, pourtant, ils l'écoutaient volontiers pour dire à leur tour ce qu'ils en pensaient, car tout cela les captivait et les troublait profondément.

Ils étaient rares, ceux qui partageaient complètement les idées de Pierken et qui avaient sa foi robuste en l'avenir. La vieille Natse, qui avait tant vu et souffert dans sa vie, hochait la tête en silence, ou disait que c'était trop triste et que ça la ferait pleurer; et Mietje Compostello opposait un argument qu'elle répétait en une obstination farouche:

—Il y a toujours eu des pauvres et des riches en ce monde et il y en aura toujours. C'est le Petit Homme de Là-Haut qui le veut.

—Des bêtises! rétorquait vivement Pierken en se montant. Pourquoi donc, dis-moi, devrait-il y avoir toujours des pauvres et des riches sur terre? Et pourquoi faudrait-il que ce soit toujours au tout des mêmes à être riches et au tour des mêmes à rester des pauvres? Ou est-ce écrit? Ou voyez-vous ça, que votre bon Dieu ait dit des choses pareilles!

—C'est tout de même vrai, répondait Mietje têtue. Leo regardait devant lui d'un air sombre et parfois avait un grincement de dents.

—Ce n'est pas juste, mais qui peut rien y changer? demandait-il d'un ton pessimiste.