C'était Pierken qui menait la bande et, parfois, il faisait en pleine rue quelque allocution brève et violente, Victorine marchait à son côté, le plus souvent la seule femme dans le groupe, parfois accompagnée de Lotje ou de Zulma, Free, Poeteken, Leo, Fikandouss-Fikandouss, Bruun, le chauffeur, Pol et le «Poulet Froid», Pee, le meunier et Miel, cette espèece de veau, suivaient, tous l'air plus ou moins perdu et ahuri; ils trouvaient le temps long, déconcertés par ces journées à ne rien faire, auxquels ils n'étaient pas habitués, dans l'attente continuelle d'une solution qu'ils avaient escomptée très rapide et qui semblait s'éterniser. Quant à Berzeel, il demeurait invisible. On le disait retourné à son village, mais personne ne savait au juste. Les gens, au passage des grévistes, venaient regarder curieusement sur le seuil de leur porte; et tout le village était soudain retombé à un calme et un silence extraordinaires, depuis qu'on n'y voyait plus fumer la haute cheminée de la fabrique, et n'entendait plus le tonnerre incessant des pilons.
Parfois Justin-la-Craque et Komèl faisaient un bout de conduite auc chômeurs. La première fois que M. de Beule les vit, ce fut un drame. Il bondit de fureur et voulut incontinent leur interdire l'accès de l'écurie. Les supplications de sa femme, et surtout l'idée assez peu réjouissante d'avoir à soigner lui-même les chevaux, modérèrent sa fougue. Il résolut d'avoir une explication avec les deux forgerons. Il se rendit à l'écurie vers l'heure où il était sûr de les y trouver, et, maîtrisant à grand peine la colère et l'indignation qui bouillonnaient en lui:
—Justin, je t'ai vu ce matin en compagnie des gouapes!
—Oui, m'sieu, dit Justin comprenant aussitôt de quoi s'agissait et admettant l'ignominieuse épithète; oui, m'sieu, j'ai été avec eux et je voudrais bien que ça finisse, cette blague-là.
—Pour moi ça peut durer dix ans! fanfaronna M de Beule avec hauteur.
Pour moi pas, m'sieu, pour moi pas! répondit Justin avec force. Quand la fabrique ne marche pas, moi non plus je n'ai pas grand'chose à faire. Je voudrais que vous vous entendiez avec eux, m'sieu.
Justin-la-Craque, avec ses bêtises quand il avait bu un verre de trop et qu'il «opépitait», faisait parfois preuve, à jeun, d'un jugement assez sensé, de même qu'il était un excellent ouvrier quand il voulait bien s'en donner la peine. En outre aucune timidité ne le retenait et, lorsque sa conviction était faite, nulle crainte ne l'arrêtait de l'exprimer avec grande franchise. Il regarda M. de Beule bien en face et poursuivit:
—J'ai causé avec tous, m'sieu, et il y en a des bons et des mauvais parmi eux. Pierken demande trop et c'est lui qui excite les autres, Victorine va naturellement de son côté et Fikandouss aussi. Je ne leur ai pas mâché la vérité. Je leur ai dit qu'ils demandaient trop et qu'ils avaient tort. Mais les autres, m'sieu, si les autres obtenaient quelque satisfaction, si peu que ce soit, ils seraient contents et reprendraient le travail.
—Bien; pas un centime! cracha M. de Beule.
—Vous avez tort, m'sieu. Vous avez grandement tort, dit posément
Justin.