—Le «Poulet Froid» a laissé mes chevaux sans manger ni boire! cria M. de Beule, rouge de colère.
—Il le regrette, m'sieu, il ne le ferait plus, affirma Justin. Et Komèl répéta d'un ton convaincu:
—Non … non … il ne le ferait plus.
—Si vous leur accordiez quelque chose, insista Justin. Par exemple, chaque fois deux gouttes au lieu d'une; et le soir, s'ils pouvaient finir à sept heures et demie au lieu de huit heures. Je crois que tous, ou à peu près, seraient contents. Je réponds de Free, de Pee, d'Ollewaert et de Berzeel. Et je suis presque certain que les autres suivraient.
—Oui … oui …, deux gouttes au lieu d'une, répéta Komèl en écho. Et son grand nez bougea dans sa face de suie, comme s'il dégustait déjà le royal cadeau.
—Rien, rien! réitéra durement M. de Beule. Et il quitta l'écurie pour en briser là.
VII
C'était chose curieuse, et personne ne savait ni ne comprenait comment cette rumeur s'était propagée; mais elle courait avec persistance, par tout le village. Les ouvriers, disait-on, se montreraient satisfaits et la grève prendrait fin, si M. de Beule consentait à diminuer la journée de travail d'une demi-heure et à doubler la ration de genièvre.
Sefietje en avait entendu parler, ainsi qu'Eleken, qui, après tout, ne quitterait pas son service à la fin du mois. Mme de Beule et son fils étaient également au courant. Cela flottait dans l'air, et on avait parfois l'impression, à voir les gens sur le pas de leur porte ou par groupes, le nez au vent, aux coins des rues, qu'ils humaient les émanations volatilisées de l'alcool réconciliateur. On était vers la fin de la première semaine de grève et on sentait venir le dimanche comme un jour de crise décisive, où, de deux choses l'une: le conflit serait résolu, ou bien prendrait des proportions inquiétantes.
Ce dimanche-là, de fort bonne heure dans la matinée, on put voir Pierken, l'air soucieux et affairé, passer et repasser dans la rue; et à dix heures, après la grand'messe, des camelots distribuer la petite feuille socialiste. Elle contenait un article où l'on disait violemment leur fait aux faux frères qui oseraient trahir la cause commune et vendre leurs droits les plus sacrés, leur dignité d'hommes libres, pour un immonde verre d'alcool empoisonneur.