—Est-ce qu'il y a du nouveau? demanda Mme de Beule en s'approchant, l'air inquiet.

—Non, maman, sauf que Berzeel se promène dans le village et qu'il n'est pas ivre, répéta M. Triphon.

—Oh! ça, c'est bien! dit Mme de Beule satisfaite.

M. de Beule, occupé à écrire dans son bureau, parut également au bruit des voix et, d'un air rogue, demanda ce qui se passait. Mme de Beule lui communiqua l'étonnante nouvelle, ajoutant que cela lui semblait de très bon augure.

—Était-il seul? demanda M. de Beule à sa femme, évitant, selon sa hargneuse habitude, d'adresser directement la parole à son fils.

—Tout seul, répondit M. Triphon d'un ton mat, affectant, de son côté, de ne pas regarder son père.

—Ça peut encore venir. Il n'est pas trop tard pour se saouler, ricana
M. de Beule.

Tout de même, il n'était pas de trop méchante humeur, ce jour-là. Au contraire. On aurait presque pu lui trouver un soupçon d'air enjoué, si le mot n'eût juré avec son caractère. Il ralluma un bout de cigare, ce qui était généralement bon signe, et rentra dans son bureau. Kaboul et Muche, qui s'étaient un instant flairés comme deux étrangers, suivirent chacun leur maître.

Lorsque six heures eurent sonné à l'église, M. de Beule ressortit de son bureau et s'en alla, par vieille habitude, faire un tour à la fabrique, suivi de Muche. Arrivé non loin de l'écurie, il vit, à peu de distance, trois hommes en conversation animée. Il reconnut Justin-la-Craque, son aide Komèl et … non sans une vive émotion … le «Poulet Froid»! M. de Beule eut un sursaut violent et un mouvement instinctif pour se précipiter sur l'individu qui avait si odieusement négligé ses chevaux. Une seconde impulsion, tout aussi spontanée et machinale, le retint. Le trio lui tournait le dos et on ne l'avait pas vu venir. Il rappela Muche, revint en arrière et se tint caché, derrière un pan de mur. Il lui venait un bruit de voix sans qu'il lui fût possible de comprendre ce qui se disait. Mais il vit le «Poulet Froid» sortir de l'écurie avec le crible pour l'avoine et l'entendit qui secouait le grain, d'où s'envolait dans la cour un petit nuage de fine poussière. Le «Poulet Froid» avait donc repris le travail, sans rien dire. Le «Poulet Froid» ne se considérait plus comme étant en grève.

M. de Beule se retira en douceur et rentra tout droit à la maison. Mme de Beule, qui l'avait vu traverser le jardin d'un pas agité, lui demanda anxieusement ce qu'il y avait.