Sur un signe que oui, elle remplit à nouveau le verre qu'il vida comme si c'était de l'eau, et le rendit à la servante. Sans un mot, elle passa dans la «fosse aux huiliers».

Berzeel était le premier à servir. Avec la figure toujours grave de quelqu'un qui sent tout le poids de sa responsabilité, il regarda vivement et à la dérobée la bouteille, comme s'il en jaugeait d'un seul coup d'oeil le contenu. Sefietje remplit le petit verre. Il le vida d'un trait, comme Bruun. Alors il hésita. Ses doigts tremblaient légèrement; il semblait vouloir donner et prendre à la fois. Sefietje ne comprit pas très bien; elle crut d'abord qu'il n'en désirait pas davantage. Le petit verre et la bouteille eurent chacun un mouvement de oui et non, d'abord l'un vers l'autre puis en sens inverse, jusqu'à ce que Sefietje eût enfin compris très clairement et versât une seconde rasade. Berzeel eut un rictus de satisfaction, avec un sourire de ses petits yeux vifs. «Merci», dit-il en rendant le verre vide.

Tous les autres avaient suivi la petite scène avec une curiosité tendue à l'extrême, arrêtant une minute leurs pilons pour n'en pas perdre un détail. Free et Leo sourirent comme Berzeel et se pourléchèrent machinalement les lèvres. Le petit Poeteken couvait le verre de ses yeux rayonnants et candides, pareil à un ange qui assiste à une révélation. Ollewaert eut un grand soupir de soulagement, comme brusquement délivré d'un poids énorme. Il enleva sa chique et la posa sur l'établi, pour la reprendre après qu'il aurait bu. Pee, tout blanc de farine, quitta ses moulins, et la figure de Miel, cette espèce de veau, s'épanouit en un large rire muet et figé. Il semblait enfin comprendre quelque chose à tout ce qui s'était passé et ce quelque chose le bouleversait de joie. Ils burent avec des grognements de plaisir et, du coup, Leo lança, sur un ton encore un peu timide, son «Ooooo … uuuu … iiii …» qu'on n'avait plus entendu depuis des semaines. Sefietje, bouche close, sans prononcer un mot, s'acquittait machinalement de sa tâche, le visage renfrogné, murée dans une hostilité sourde. Elle y mettait toute la diligence possible; dès qu'elle en eut fini avec les «huiliers», elle se hâta vers l'atelier des femmes. Mais avant qu'elle eût eu le temps de disparaître Justin-la-Craque vint se planter devant elle, suivi de Komèl qui portait une barre de fer, et lui demanda d'un air triomphant ce qu'elle pensait de la façon dont il avait mis fin à la grève.

—Ce que j'en pense?… Que vous êtes tous de fameux ivrognes! s'écria
Sefietje indignée.

—Mais, Sefie! Mais, Sefie! Comment peux-tu dire!… protesta Justin avec force.

A vrai dire, il avait déjà une jolie pointe; ses yeux étaient vitreux et fixes; et il se mit à fredonner en mode mineur: «Ooooooooooo…»

—Va-t'en! Laisse-moi passer! gronda Sefietje.

—Pepita…—peeeeee … pepepepepita … pepita-pepita! poursuivit Justin avec un entêtement d'ivrogne. Mais, brusquement, changeant de ton: «Sefie, donne-nous aussi une goutte.»

—Il me semble que vous en avez déjà assez, grommela Sefietje.

—Nous! s'exclama Justin, feignant l'indignation la plus profonde. Rien qu'un bol de café froid; pas vrai, Komèl?