Beaucoup de monde était aux portes pour les voir passer. Il y avait des gens qui ricanaient, avec un mauvais: «Eh bien, c'est vite fini, leur grève!» Les ouvriers faisaient semblant de ne pas entendre. Ils allaient vers le repas et, à une heure, ils seraient de retour à la fabrique. De une à quatre, ils redevenaient des automates, des nerfs et des muscles sans âme. Ils peinaient dans une vague somnolence. Leurs yeux mornes regardaient parfois les poires dorées et les pommes rouges qui mûrissaient par-delà l'enclos dans le verger de Justin-la-Craque, ou bien ils contemplaient de loin, à travers les baies de la chambre des machines, les frondaisons majestueuses dans le jardin de M. de Beule.

Au repos de quatre heures, ils allèrent tous casser la croûte en plein air, accroupis en ligne contre le mur de la cour intérieure. Cela les ranimait, rappelant un peu le bon temps jadis où des rêves irréalisables ne les tourmentaient pas et où ils étaient contents de leur sort. Somme toute, ils ne regrettaient pas le départ de Pierken et de Fikandouss. Ils n'en voulaient pas à Pierken; mais à quoi avaient abouti tous ces mirages de bonheur qu'il leur avait fait entrevoir? Quant à Victorine et aux autres femmes, elles avaient leur mépris. Ils ricanaient en haussant les épaules parce qu'elles leur tournaient le dos avec une hostilité hargneuse, affectant de laisser un espace vide entre elles et les «huiliers». Elles étaient stupides, ces femmes. Elles ne savaient que récriminer et pleurnicher. Il valait mieux, à l'avenir, n'avoir plus rien de commun avec elles.

De tout le jour, ils n'avaient pas encore vu M. de Beule et en éprouvaient un vague malaise. Est-ce que l'accord était fait ou faudrait-il encore causer? Soudain, comme ils étaient retournés à l'ouvrage, ils virent passer la queue de Muche, devant la porte d'entrée. M. de Beule suivait, rouge et gros, les épaules gonflées. Allait-il entrer en coup de vent et «partir»? Non; il passa, se dirigeant vers l'écurie. Quelques minutes s'écoulèrent avant qu'il revînt. Muche s'arrêta sur le seuil et regarda son maître d'un air interrogateur. Les ouvriers, plongés dans leur besogne, se sentaient devenir petits. Mais, pour la deuxième fois, rouge et gros, M. de Beule passa sans s'arrêter et Muche le rattrapa. Les hommes respirèrent. Décidément leur maître et tyran, tout en bouillonnant de rage intérieure, acceptait le nouvel état de choses. Et ils se sentirent soulagés d'un grand poids.

A six heures, Sefietje revint pour la tournée du soir. Muette et renfrognée, elle versa à chacun les deux gouttes. Les «huiliers» ne firent aucune remarque, mais dès qu'elle fut partie des chants éclatèrent et on échangea des quolibets. Les yeux étaient rieurs et des pipes brasillaient. Ollewaert se bourra le bec d'une chique énorme. On eût dit qu'un gros abcès lui gonflait la joue droite. Miel en était ébahi et bayait au petit bossu comme il eût considéré un phénomène. Ollewaert s'en aperçut. Il regarda le «cabri» avec un sourire narquois et lui lança à la face un sonore «espèce de veau!» Leo fit entendre un rugissant «Ooooooo … uuuuu … iiiii …» et, par une fente de porte, Bruun, de son oeil de mouchard, observait la scène. A distance nasillaient les voix aiguës des femmes dans leur «fosse». C'était tout à fait comme au bon temps jadis.

Mais, vers la fin de la longue journée de labeur, revint l'accablante dépression. Il en était toujours ainsi; la lourde fatigue les matait. Les yeux devenaient torves; les mouvements se ralentissaient, s'ankylosaient. C'était le soir qui tombait sous les poutres sombres et s'appesantissait sur eux comme un fardeau. Dehors, la radieuse soirée d'été resplendissait; les pommes et les poires dans le verger du forgeron semblaient se dilater, s'amplifier, devenir des fruits fantastiques de terre promise; les frondaisons imposantes dans le jardin de M. de Beule s'ourlaient et se teintaient de pourpre et d'or; et dans le ciel limpide aux profondeurs verdâtres des troupes d'hirondelles prestes se poursuivaient, tournoyaient en poussant de longs cris perçants d'allégresse.

Quelques minutes avant la demie de sept heures, Bruun s'approcha des «huiliers» et leur demanda ce qu'il fallait faire: continuer de «tourner» jusqu'à huit heures comme jadis, ou arrêter à la demie?

—Arrêter!… Arrêter! firent-ils tous.

Bruun rentra dans la chambre des machines et arrêta. En un souffle dernier, pareil à un profond soupir, la machine expira. Aussitôt Bruun sortit et, caché derrière un pan de mur, épia ce qui se passait du côté de la maison. Il vit la porte du jardin s'ouvrir et M. et Mme de Beule paraître sur le seuil. Ils restèrent là un moment, immobiles, les yeux tournés vers la fabrique, humant l'air du soir. Lentement, ils firent demi-tour et rentrèrent. Bruun comprit qu'ils acceptaient tacitement.

Tout le monde à la fabrique, hommes et femmes, était déjà parti. Leurs sabots claquaient, lourds et lents, sur les pavés sonores. Sur l'or du couchant on voyait leurs silhouettes qui se détachaient en noir. Les femmes marchaient à part, avec leur rancune. Il n'y avait plus que quelques rares curieux sur le pas des portes pour les voir passer.

XI