Il était très sévère, très convaincu de ses droits de maître absolu et de la nécessité d'une obéissance passive de la part de ses inférieurs. Parmi ces inférieurs il rangeait d'ailleurs, avec les ouvriers de la fabrique et autres serviteurs, sa femme et son fils. Son autorité despotique pesait sur tout son entourage et chacun pliait et tremblait devant lui. Au fond, pourtant, il n'était pas sans coeur. Son émotivité était même parfois extrême et lui faisait faire des choses que sa raison désapprouvait. Cela se manifestait chez lui spontanément, par à-coups. Il ne possédait aucun empire sur lui-même. On ne savait jamais dans quel état d'esprit on allait le trouver. Souvent, pour un rien, il bondissait au paroxysme de la colère; et les ouvriers, qui avaient très peur de ces accès imprévus, appelaient ça «partir», comme un fusil part. En d'autres cas, il laissait passer des choses que des patrons moins sévères n'auraient certainement pas tolérées. Tout dépendait chez lui de l'état d'esprit du moment.
A première vue, avant même qu'il eût prononcé un mot, les ouvriers savaient ses dispositions. Il suffisait de le voir venir. Quand il avait la figure très rouge, avec les cheveux un peu rebroussés, c'était fort mauvais signe et ils se glissaient entre eux à mi-voix: «Gare, ça va partir». Ils redoutaient très fort ce «départ». Le coup partait d'ordinaire pour une cause futile ou déraisonnable; et, si la victime osait rouspéter, M. de Beule la faisait valser, c'est-à-dire la renvoyait. C'était arrivé déjà à plusieurs reprises, avec Berzeel entre autres, qu'il avait trouvé ivre à son établi; avec Pierken, pour avoir apporté son petit journal socialiste à la fabrique, malgré la défense formelle; et aussi avec Feelken, parce qu'un jour, à une semonce de M. de Beule, il avait répondu «Fikandouss-Fikandouss». Ces mesures rigoureuses, d'ailleurs, ne tenaient jamais bien longtemps. Pour cela, M. de Beule était d'un caractère trop impétueux et inconséquent. D'habitude, les ouvriers reconnaissaient vaguement leurs torts, faisaient des excuses, et le patron pardonnait. Pour Pierken, néanmoins, cela avait failli tenir pour tout de bon. Avec les doctrines subversives du socialisme M. de Beule ne transigeait pas. Sa femme avait dû intervenir pour le calmer; mais il n'en gardait pas moins une sourde rancune contre Pierken et ne le tolérait qu'avec peine dans sa fabrique.
M. de Beule nourrissait d'autre part une haine instinctive contre son personnel féminin; la «fosse aux femmes» était un de ses endroits de prédilection pour «partir». Il les trouvait toutes, sans distinction, incapables et paresseuses; elles ne méritaient pas même, à l'entendre, la moitié du misérable salaire qu'il leur attribuait. Il parlait souvent de balayer «tout ce fourbi-là», si ça ne changeait pas; et la seule femme qui pût trouver grâce à ses yeux, c'était Sefietje, parce que celle-là défendait ses intérêts à lui, vis-à-vis même des autres ouvrières, et qu'elle se soumettait avec une servilité absolue à tout ce qu'il lui plaisait d'exiger d'elle.
Aux femmes il causait une véritable terreur. A simplement apercevoir de loin le bout de la queue de Muche, l'angoisse leur étreignait le coeur, et, tant qu'il restait dans leur «fosse», elles ne soufflaient mot, sauf pour répondre à une question formelle et directe. Lorsque M. de Beule avait enfin refermé la porte derrière lui, la vieille Natse était généralement en larmes, et les joues des jeunes filles, brûlantes d'émoi apeuré. Seule, Mietje Compostello, avec son teint de méridionale, paraissait alors plus jaune et plus tannée que jamais; ses lourds cheveux noirs, ses yeux sombres, faisaient penser à des ailes et des yeux de corbeau, ajustés sur un masque macabre.
Par bonheur pour eux tous, jamais M. de Beule ne s'attardait longuement dans la fabrique. Il était assez souvent en route pour ses affaires et il avait aussi son travail de bureau. Bientôt il disparaissait comme il était venu, piloté par Muche; et, lui parti, la vie renaissait. Un vaste soupir de soulagement semblait s'exhaler de toute la fabrique. Ollewaert se calait la joue d'une chique fraîche; Free souriait comme un géant malicieux; Feelken susurrait un «Fikandouss-Fikandouss», et même Leo se risquait parfois à lancer son terrible «Oooo … uuu … iii …», mais en sourdine, atténué, assez bas pour n'avoir pas à craindre un «départ» de M. de Beule, réaccouru en tempête.
D'habitude, quelques minutes après la visite de M. de Beule à la fabrique, M. Triphon faisait son apparition. Si le passage de Muche annonçait la venue du premier, l'arrivée du second était signalée d'avance par la vue de son petit chien noir, Kaboul. Mais, de M. Triphon, les ouvriers n'éprouvaient aucune crainte. Au contraire: ils aimaient bien à le voir venir.
M. Triphon était âgé de vingt-trois ans. Il était grand, fort, corpulent, avec une grosse figure rougeaude et boursouflée et des yeux bleus à fleur de tête. Il avait le teint gâté par force boutons et on avait toujours l'impression, en le voyant, qu'il s'était exposé au feu, en soufflant dessus de toutes ses forces pour l'attiser. Aussi les ouvriers, qui avaient d'instinct le sens satirique, disaient souvent, en le voyant venir, la face congestionnée: «Il a encore soufflé dessus!» Et, à les entendre, il mangeait et buvait avec excès.
M. Triphon avait quitté le lycée à dix-huit ans, après des études inachevées; et, depuis lors, il habitait chez ses parents où, plus tard, il devait succéder à son père dans la direction de la fabrique. Il connaissait vaguement le français; il savait quelques mots d'allemand et d'anglais; il avait des notions élémentaires d'histoire et de géographie. C'était, avec les règles simples de l'arithmétique, à peu près tout ce qu'il avait appris et retenu. Il lisait régulièrement le journal de langue française auquel son père était abonné; et il possédait aussi une petite bibliothèque d'une vingtaine de livres, des romans plutôt grivois pour la plupart, qu'il lisait parfois le soir, en cachette, dans sa chambre, lorsque ses parents étaient couchés.
Chaque jour, il travaillait au bureau pendant deux à trois heures, à expédier des factures et à tenir les livres; pour le reste, rien à faire qu'à flâner dans la fabrique, pour y contrôler la besogne des ouvriers.
Il y arrivait en général vers les huit heures et demie, au moment où les ouvriers, après leur déjeuner, se disposaient à reprendre le travail. Par beau temps, ils étaient encore accroupis dans la cour, alignés contre le mur crépi à la chaux blanche. Un «bonjour, m'sieu Triphon» l'accueillait et les hommes grattaient Kaboul à la poitrine, place d'élection de ses puces. Kaboul s'y prêtait avec des contorsions cocasses; les ouvriers rigolaient, et tout de suite prenaient un ton de plaisanterie familière à l'égard du jeune patron, avec des allusions à sa bonne petite vie de gros flemmard. A sa place, déclaraient-ils, on ne ferait pas autre chose du matin au soir que siffler des petites verres ou des chopes et, naturellement, caresser les jolies femmes.