Il fallait l'arrivée de Sefietje avec sa bouteille pour rasséréner les fronts. Ceci au moins tait une réalité, une chose palpable qui vous consolait et ranimait sans détours. Ils dégustaient la goutte, et Berzeel, ou Free, ou Ollewaert, parfois traduisait leur rêve à presque tous:
—Ah! si on vous donnait deux petits verres au lieu d'un, ça ne serait pas déjà si mal!
Encore un peu d'alcool: ce désir les brûlait. C'était parfois une tentation et un supplice, cet unique petit verre, surtout lorsque Pierken avait ravivé en eux ces troublantes et irréalisables chimères d'avenir. Ils en étaient malades; ils en avaient la gorge sèche; ça faisait mal. Aussi, lorsque M. de Beule ou M. Triphon ne rôdaient pas par là, il leur arrivait de se cotiser et à l'un d'eux,—c'était d'ordinaire Fikandouss-Fikandouss,—de quitter un instant son travail pour se glisser en douce vers le Petit Sabot, l'estaminet du coin, à l'entrée de la fabrique.
Les femmes, de leur «fosse», le voyaient s'esquiver et savaient ce que cela voulait dire. Elles désapprouvaient les hommes, mais, au fond, elles en étaient plutôt jalouses. «Vous n'en êtes pas?» jetait Fikandouss en passant. Elles secouaient la tête; non, elles n'en étaient pas, mais si, en revenant avec la bouteille plaine, il leur en offrait une larme, elles acceptaient sans se faire prier.
Alors, pour le restant de la journée, la bonne humeur était revenue dans la fabrique. Les yeux étaient des lueurs, les joues se coloraient. Berzeel sortait de son habituel mutisme pour hurler, dans le fracas des pilons, de longues histoires; et, pour la plus futile question, Leo lâchait un «Oooo … uuu … iiii …» tonitruant, qui allait peut-être bien traverser les murs de la «fosse» et le jardin, jusqu'aux oreilles de M. de Beule, pour le faire sursauter à son bureau. Les femmes, dans leur «fosse», l'entendaient aussi, évidemment, et, quand elles n'avaient pas été régalées en passant, elles proclamaient que c'était une honte et que, bien sûr, M. de Beule y mettrait bon ordre un jour ou l'autre.
VI
Il était rare, à la fabrique, de voir apparaître ensemble M. de Beule et son fils. Quand on y voyait M. de Beule, on pouvait affirmer, avec une quasi-certitude, qu'on n'y rencontrerait pas M. Triphon; et, pareillement, l'arrivée de M. de Beule était peu probable pendant que M. Triphon faisait sa ronde.
La venue de M. de Beule était toujours signalée par celle de Muche, son petit chien qui le précédait infailliblement. Muche était arrivé un soir d'hiver à la fabrique, on ne savait d'où, errant, perdu, crotté et affamé. En flairant le pantalon de M. de Beule, il y avait trouvé on ne sait quoi qu'il semblait chercher, l'avait suivi à la maison, ne l'avait plus quitté. C'était un pitoyable cabot, noir et blanc, au poil hirsute, aux yeux chassieux. Mais il n'existait pas au monde de chien plus fidèle et M. de Beule, touché, n'avait pas repoussé son attachement.
Prévenir les ouvriers de l'arrivée de M. de Beule eût été chose superflue. Ils n'avaient qu'à voir passer le bout de la queue de Muche devant leur «fosse»: ils savaient à quoi s en tenir. Du coup, toute plaisanterie cessait, et ils s'absorbaient entièrement dans leur travail. La silhouette comique de Muche passait devant la porte toujours ouverte de la cour, le jour de l'entrée restait vide quelques secondes, puis la haute et lourde stature de M. de Beule le bouchait, l'obscurcissait presque en entier.
M. de Beule était un homme d'une soixantaine d'années, corpulent, haut en couleur, aux traits accusés, avec de fortes moustaches et une barbe grisonnante coupée ras. Il ne donnait pas une impression joyeuse ni agréable. Il paraissait au contraire d'humeur hargneuse et autoritaire; et la réalité correspondait aux apparences.