Dans sa chambre, une petite lampe brûlait sur la table de nuit. Il se déshabillait à la hâte, négligemment, et se mettait au lit. Parfois, il lisait encore quelques pages d'un de ses ineptes petits romans. Les soirs où il se sentait trop fatigué, il éteignait la lumière en se couchant.
D'habitude il dormait bien, d'un sommeil profond et lourd; mais il lui arrivait aussi de rester éveillé pendant des heures. C'était souvent par des nuits d'hiver et de tempête, lorsque la pluie giclait contre les vitres et que le vent ululait autour de la maison. Les cimes dépouillées des arbres geignaient alors si lamentablement et la vieille sonnette de la porte, secouée dans sa gaine rouillée, gémissait comme un être qu'on torture. Durant ces insomnies il sentait avec plus d'acuité sa grande solitude et le désenchantement de sa vie. En se retournant sans cesse dans son lit il songeait à son existence passée, à ses années de collège et ses camarades de jadis, qui chacun avait suivi une voie différente, et qu'il avait tous perdus de vue. Et pour lui à quoi tout cela aboutirait-il? Que lui réservait l'avenir? Persisterait-il durant des années dans ses relations secrètes, ses relations coupables avec cette jolie fille, ou s'attacherait-il pour tout de bon à Joséphine Dufour? Lutte quotidienne, tourment quotidien. Il ne savait pas; il n'avait pas l'énergie de prendre une décision irrévocable. Toute sa vie était à vau-l'eau, désemparée. Quitter la pauvre Sidonie lui semblait d'une si froide dureté; et il lui paraissait tout aussi navrant de s'attacher à elle pour jamais et de causer une peine infinie à ses parents, le jour où ils sauraient … Il s'endormait enfin, l'âme pleine de tristesse et de remords, avec les deux jeunes images devant ses yeux: Sidonie, qu'il étreignait avec un émoi passionné; et Joséphine, qui parlait moins à ses sens, mais ranimerait en lui un sentiment bien affaibli, celui de sa dignité et de son amour-propre. Il les aimait toutes deux; et en chacune d'elles il aimait surtout ce qu'il ne trouvait pas chez l'autre.
VII
Telle, sa vie, au fil prévu et monotone des jours; mais il venait aussi d'autres moments, d'autres occupations et c'était alors, pour les ouvriers comme pour les patrons, une période de bonnes vacances et d'animation joyeuse.
A part son usine, M. de Beule possédait des terres de culture et des herbages; et l'été, pendant la morte-saison, les ouvriers de la fabrique s'en allaient travailler aux champs.
Chaque année, vers la fin de juin, les villageois n'entendaient plus le tintamarre habituel des pilons dans l'usine. C'était la saison des foins; Ollewaert, Leo et Free, qui étaient de rudes faucheurs, partaient de grand matin, la faux sur l'épaule, bientôt suivis de presque tous les autres, hommes et femmes ensemble, pour retourner au soleil l'herbe fauchée et la mettre en tas vers le soir. Seul, Bruun, le chauffeur, et son fils Miel restaient à la fabrique, avec Pee, le meunier, pour tout nettoyer.
Délicieuses escapades! Ils emportaient de quoi manger et boire, et l'admirable journée d'été s'ouvrait toute devant eux comme une longue fête de liberté et de bonheur. Les premiers jours, les «huiliers», avec leurs vêtements luisants et gras, détonaient bien un peu dans toute cette verdure et cette fraîcheur; mais peu à peu ils séchaient, comme l'herbe même, leurs visages se bronzaient, et on eût dit qu'ils n'avaient jamais respiré un autre air que celui de la pleine nature, au grand soleil radieux.
Ils arrangeaient la besogne à leur gré. Dans le matin vaporeux les alouettes quittaient l'herbe haute, humide de rosée, et s'envolaient en grisollant sur leurs ailes frémissantes en plein azur pâle. Vivifiante était la fraîcheur lorsque Ollewaert, Leo et Free aiguisaient leurs faux, qui semblaient aussi chanter; puis, dans un mouvement ample et rythmé, ils avançaient lentement à travers la vaste prairie, laissant l'herbe couchée en longues traînées derrière eux. D'autres moissonneurs étaient partout au travail; de tous côtés on voyait leurs silhouettes se balancer, très hautes aux premiers plans, plus petites à mesure qu'elles s'éloignaient, jusqu'à devenir dans le lointain ces petits bonshommes pas plus grands que des criquets; et l'air était rempli à l'infini du chant de l'acier, qui dévorait la verte plaine en une sorte de volupté inassouvie.
Vers neuf heures, avec la chaleur qui montait, apparaissaient les autres ouvriers et les femmes, tous armés de longues fourches fines et de grands râteaux de bois qu'ils portaient à la main ou sur l'épaule. Les femmes avaient de grands chapeaux de paille, qui leur abritaient le visage et la nuque; les hommes, en bras de chemise, étaient vêtus d'amples pantalons de toile bleue ou grise. Tous allaient nu-pieds dans leurs sabots. Ils descendaient dans la prairie par une berge plantée de peupliers aux feuilles chuchoteuses; et tout de suite ils se mettaient à retourner l'herbe avec leurs fourches.
Les alouettes chantaient, le soleil dardait et du foin coupé émanaient des odeurs aromatiques et délicieuses. «On croirait parfois, disait Leo, avoir un goût de sucre et de miel sur les lèvres»; ce qui faisait rire les autres, d'un rire extravagant. Leo était toujours d'une humeur folle au temps des foins. L'air des champs le grisait, disait-il. Il multipliait cabrioles et tours de force, et, pour la plus insignifiante question, il lançait un de ses «Ooooo … uuuu … iiiii …» prolongé et mugissant, qui faisait lever la tête aux moissonneurs abasourdis jusqu'au fond de la plaine.