Par delà, cette mer débordante d'activité, de joie et de verdure, apparaissait le village avec ses toits rouges groupés autour de l'église blanche, dont le cadran sur la tour indiquait l'heure en un rayonnement d'or. Un peu plus loin, on apercevait les frondaisons touffues du beau jardin de M. de Beule, d'où émergeait la cheminée de la fabrique, comme un long cierge sale qui désignait le ciel. Et cette cheminée, cette fabrique, vus ainsi dans le lointain, ils s'en moquaient, comme s'ils étaient à jamais délivrés maintenant de l'antre noir et enfumé, où ils avaient passé tant de belles années de leur vie, dans l'assourdissant fracas et le rebondissement des pilons. Ils blaguaient surtout ceux qui y devaient rester: Bruun, le chauffeur, qui n'avait désormais plus rien à épier, plus à courir après «La Blanche»; Miel, cette «espèce de veau!» plus stupide que jamais, sans douté; et Pee, le meunier, ce rat de farine, qui, toute l'année poudré de blanc, devait être à cette heure tout noir ou gris, pour sûr, à force de balayer la suie et la poussière des planchers et des solives.

Ils riaient, badinaient et tout leur être délivré s'imprégnait de santé et de bonheur. A l'autre bout des prairies serpentait doucement la belle rivière; et, sans apercevoir les bateaux, ils voyaient passer des voiles, qui semblaient glisser sur du gazon. Ils y apercevaient aussi le solennel château, avec ses quatre tourelles grises en relief précis sur les fonds sombres du parc. Et jusqu'à la vue du château qui les faisait rire, parce que Ollewaert disait qu'eux aussi passaient en ce moment la belle saison à la campagne, comme les gens riches, et que monsieur le baron et madame son épouse attendaient leur visite là-bas, pour prendre un verre de porto. Oui, Ollewaert l'affirmait au milieu d'une explosion de rires: la baronne lui avait envoyé par la poste une invitation pour eux tous; et il se pourrait fort bien qu'elle les retînt à déjeuner. Dommage que Guustje, le charretier, n'était pas avec eux, car pour sûr on servirait du poulet froid et de la salade.

«Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!» jubilait Feelken; et Leo lâcha un «Ooooo … uuuu … iiii …» qui fit s'envoler les corbeaux de sur les peupliers.

A dix heures, ils prenaient quelques instants de repos, tout de leur long étendus sur la berge, à l'ombre des feuillages murmurants. C'était l'heure de la goutte matinale. La bouteille restait à rafraîchir dans l'eau d'un fossé et, à défaut du porto de madame la baronne, c'était richement bon tout de même.

—Hoooo …! quelle douceur! disait Ollewaert en se pourléchant les lèvres.

Et Free, comme un écho:

—Un baume! Ça me descend jusqu'aux hanches!

—Vrai, Free, jusqu'aux hanches? riaient les autres.

—Jusqu'aux hanches! répétait Free en extase. Tiens, je le sens ici qui coule, à droite et à gauche.

Ils ne se pressaient pas de reprendre le travail; ils restaient là, étendus et pâmés, sans crainte que M. de Beule ou M. Triphon ne vînt brusquement les surprendre. D'ailleurs, cela n'avait pas d'importance; l'herbe séchait tout de même au bon soleil. Ils le voyaient, pour ainsi dire, dans le frémissement des rayons, accomplir leur travail; et cette vue, ils en jouissaient sans éprouver la moindre fatigue. De même toute la richesse et toute la beauté qui les environnait, la luxuriance des récoltes, l'admirable ciel bleu sans nuage, le chant harmonieux et infini des alouettes, qu'ils goûtaient instinctivement.