—Voilà comment devrait toujours être la vie! disait Pierken.

Et il en serait certainement ainsi, affirmait-il, si les biens de la terre étaient plus équitablement partagés; si chacun remplissait sa tâche utile au monde et n'obtenait pas plus en retour qu'il ne méritait réellement.

—Bon! le voilà encore avec son socialisme! protestaient les autres, mécontents.

—Ce n'est peut-être pas vrai, ce que je dis! ripostait Pierken vertement. Pourquoi sommes-nous ici à travailler aux foins et pourquoi M. de Beule et le baron n'y travaillent-ils pas? Ne serait-il pas juste qu'ils fauchent leur part, tout comme Free ou Ollewaert? Et serait-ce donc trop demander que cette poseuse de baronne et sa dinde de fille aident à retourner l'herbe, comme font Lotje et Victorine et les autres?

Bruyamment, les ouvriers riaient. Cette vision du gros M. de Beule et du baron avec ses jambes raides fauchant le pré, surtout de la baronne et de sa fille maniant le râteau et la fourche, était si bouffonne qu'ils en riaient à se rouler dans le foin. «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!» hurlait Feelken comme un possédé; et tous prétendaient que Pierken avait perdu la boule et qu'il était mûr pour Bruges, la ville aux fous. Seule, Victorine était tout oreilles pour l'écouter, les yeux brillants, les lèvres humides.

—Non, décidément … pas moyen de parler avec des gens comme vous! s'écriait Pierken impatienté. Vous êtes nés pour le servage et vous mourrez en servage. Adieu!

Et il partait. Des huées accompagnaient sa retraite; de l'avis unanime un deuxième petit verre vaudrait mieux que toutes ces idioties.

Généralement, pendant qu'ils étaient au repos sous les arbres, apparaissait là-bas M. Triphon. De loin on le reconnaissait à Kaboul, qui comme toujours, le précédait, et on se mettait à ricaner en échangeant des clins d'oeil.

Pas de chance pour M. Triphon, l'époque de la fenaison! Aucun espoir de pincer dans les coins la jolie Sidonie. L'équipe restait toujours groupée et il était absolument impossible de s'isoler à deux, ne fût-ce qu'une minute. On vous aurait vu; c'eût été un scandale. La tête congestionnée de M. Triphon éclatait de loin comme une pivoine au soleil; et nul ne comprenait l'objet de sa venue, puisque le travail se faisait de lui-même et ne pouvait marcher autrement qu'il n'allait. Aussi, ne fallait-il pas dix minutes à M. Triphon pour vérifier la besogne; ensuite il s'amusait à exciter Kaboul pour qu'il déterrât les taupes, généralement introuvables, ou happât des grenouilles, qu'il n'approchait qu'avec répugnance et qui d'ailleurs l'évitaient en plongeant à son nez dans les fossés. En somme, il rôdait sans but à travers la prairie, en reluquant Sidonie, qui, au soleil des champs, était encore plus belle infiniment que dans la noire fabrique: une admirable fleur chaude de santé, aux joues vermeilles, aux splendides yeux clairs, éclatants de jeunesse et de bonheur. Elle portait une légère blouse bleu pâle ou mauve, qui dessinait, caressait délicieusement les formes de sa gorge. Et M. Triphon se consumait de passion ardente; il s'amoncelait en lui des réserves d'amour, qui lui noyaient les yeux et enflaient sa grosse tête.

Après le repas de midi, les faneurs faisaient une longue sieste. Allongé sur la berge à l'ombre des peupliers, on assistait au jeu du feuillage brillant sur le ciel bleu, on entendait le chant adouci des oiseaux, on sentait la brise vous rafraîchir les tempes. On fermait les yeux, on s'endormait ou faisait semblant de dormir; et parfois les hommes chatouillaient avec des brins d'herbe les jambes nues des filles. Alors, elles se réveillaient en sursaut, pour en rire ou se fâcher, selon leur humeur. Les hommes, eux, riaient toujours, s'amusaient follement. A deux heures on reprenait le travail; et on en avait alors jusqu'à ce que le soleil s'inclinât vers l'occident, avec une demi-heure de pause pour la collation.