L'heure du soir était l'instant le plus délicieux de toute la journée. Le soleil ne dardait plus; rouge, il pendait sur l'horizon, dans une apothéose de miraculeuses couleurs. On eût dit d'énormes châteaux-forts qui brûlaient et fumaient; de grands lacs d'or et des rivages d'améthyste; et de longues plaines verdâtres dans le ciel, comme le reflet infini de toute la splendide verdure luxuriante de la terre. Les oiseaux s'appelaient à haute voix dans un frémissement qui annonçait l'heure du coucher; partout, dans la vaste étendue des herbages, les faneurs s'occupaient à ramasser le foin en meules minuscules pour la nuit. Tout était mouvement et couleur et la campagne entière fleurait les capiteux arômes. On pensait à des campements d'Indiens dressés à la hâte, des villages de chaume poussant à même le sol, comme des champignons. Ils prenaient des tons d'un gris verdâtre, à l'orient; et vers l'ouest, ils s'ourlaient d'or et de feu. Une buée transparente rampait à ras du sol et les mares s'enveloppaient de rêve. La tour blanche de l'église avait une large bande orange, pareille à une écharpe diagonale, et le château tout entier rougeoyait, avec ses toits et ses tourelles, sur l'écran sombre de son parc. Ça et là on entassait du foin sur des chariots; et ils s'en allaient avec leur charge énorme, pareils à des greniers roulants, tirés par des chevaux qui, de loin, semblaient petits comme des jouets d'enfants. Les petits vachers avec leurs bêtes revenaient en chantant du pacage; elles laissaient au passage une odeur de musc derrière elles. Tout était enfin râtelé et mis en meules; et par le chemin de terre, d'où s'élevait sous leurs pas une poussière d'or, les moissonneurs et les faneurs de M. de Beule à leur tour revenaient au village. Les faucheurs portaient leurs faux étincelantes comme des symboles; les faneurs et les faneuses dardaient leurs fourches, qui ressemblaient à des lances. Ils avaient le visage basané, haut en couleur et ils devisaient joyeusement. Parfois les jeunes filles cueillaient dans les blés un coquelicot ou un bleuet qu'elles mettaient à la bouche et gardaient entre les dents. Souvent, tous en choeur, on fredonnait une chanson.

L'air du soir devenait léger, limpide et diaphane, comme immatériel. Les tons de feu se mouraient à l'horizon et les teintes verdâtres s'accentuaient au zénith, suggérant des pâturages immenses, que les premières étoiles piquaient de fleurs miraculeuses. Les oiseaux se taisaient. Seules, les hirondelles se poursuivaient encore avec des cris aigus, où perçait comme une joie délirante.

La journée avait été délicieuse et le lendemain on recommencerait….

* * * * *

DEUXIÈME PARTIE

I

Ce fut au cours de cet été-là que les campagnes, à l'abri jusque-là du trouble et du mécontentement, furent gagnées par la fermentation qui depuis longtemps travaillait les grandes villes.

Des grèves très sérieuses avaient éclaté dans plusieurs grands centres industriels; on avait vu des cortèges inquiétants, où des milliers de chômeurs exhibaient des drapeaux rouges et des pancartes portant cette menace: «Du pain ou la mort!… Du pain ou la mort!…» Les mots terribles et vengeurs retentissaient partout comme un cri de guerre et des combats furieux s'étaient livrés dans les rues, où la police et la troupe n'avaient pas toujours eu le dessus. On avait ramassé des morts; de nombreux blessés se tenaient cachés. Après quelques jours d'angoisse l'agitation s'était calmée, mais l'avenir demeurait sombre, gros de menaces et de funeste augure aux approches de l'hiver.

Pierken suivait dans son petit journal ces événements palpitants et ne se laissait pas d'en faire part à ses camarades de la fabrique. N'étaient-ils pas à plaindre, eux aussi? N'avaient-ils pas des droits à faire valoir, eux aussi, des droits à un sort meilleur, comme leurs camarades des grandes villes? Pierken en était convaincu; l'heure avait sonné, selon lui, de s'en ouvrir à leur patron.

Mais comment s'y prendre et que lui demander? Pierken hésitait, et les autres ouvriers n'étaient pas en état de l'aider de leurs conseils. Tous, certes, avaient le sentiment obscur d'une injustice sociale que leur classe subissait depuis des siècles; mais comment exprimer, traduire cela dans le fait? Qu'allaient-ils demander, ou exiger, pour améliorer leur triste sort? Et qu'allait dire M. de Beule? Qu'allaient-ils faire, si M. de Beule, comme il fallait sûrement s'y attendre, répondait par un refus catégorique et indigné?