Miel ne dit rien; il n'osait pas contredire son père, et ne semblait du reste pas bien comprendre ce qu'on attendait de lui. De ses petits yeux idiots il regardait Pierken et hochait la tête. Pierken n'insista pas et se tourna vers Siesken et Pee, le meunier.

Siesken le prit sur un ton de bonne plaisanterie.

—Est-ce qu'on nous paiera la goutte au moins, à ce fameux meeting? demanda-t-il, avec un sourire béat sur sa face poupine.

—Les socialistes sont ennemis de l'alcool, répondit Pierken d'un air grave.

Pee ne savait trop s'il irait. Il en avait bien envie; mais, comme Bruun, il craignait la colère de M. de Beule. Il se tenait droit et raide comme un bonhomme de neige sous la couche de farine qui le couvrait des pieds à la tête; et, de ses lèvres rasées coulait un filet de salive brune sur son menton plâtreux. Il retourna sa chique d'un tour de langue et cracha au loin. Pierken comprit qu'on ne pouvait compter sur lui. Présents, les deux charretiers vinrent se mêler aux passionnants colloques. Pol, tête baissée et bajoues gonflées, comme une brute sombre, écoutait sans rien dire. Il était ivre-mort, avec des yeux aqueux et presque vides. Il fit un grand geste en écartant les bras et s'en alla sans avoir proféré un son. Sans doute, sa langue était figée. Guustje, au contraire, ne prit pas la chose au sérieux et se mit à rire.

—On ferait mieux de nous donner à chacun un poulet froid avec de la salade, dit-il.

Et il partit en se tordant, joyeux comme toujours de cette plaisanterie inlassablement servie.

Justin la-Craque et son aide Komèl parurent à leur tour. Ils étaient déjà au courant de l'événement: tout le village, prétendait Justin, était en effervescence. La réunion devait avoir lieu dans quinze jours au Shako Rapiécé, un cabaret fort mal famé, où se rencontraient d'habitude les escarpes et les braconniers des environs. Le curé parlerait en chaire pour dissuader les gens d'y aller et le bourgmestre interdirait le meeting. Les socialistes chanteraient des chansons obscènes et diraient des gros mots. A coup sûr, on s'y battrait. Justin était extrêmement animé par ses mensonges et assez fortement éméché. Il grinçait des dents et sacrait en syllabes vagues et sourdes. Komèl, derrière son dos, ricanait en silence, et son gros nez rouge bougeait dans son visage de suie comme un bec de dindon amusé.

II

Justin-la-Craque l'avait annoncé un peu prématurément; mais, en effet, à mesure que le jour du meeting approchait, le village entra en effervescence.