C'étaient ainsi des jours bien tristes et qui semblaient interminables à M. Triphon: doublement tristes et sans issue en cette saison d'hiver où, avant quatre heures, le soir tombait. Il n'avait jamais eu grand'chose à faire à la fabrique, mais à présent, depuis que son père le boudait, c'était l'absolu désoeuvrement. Le peu de prestige qu'il avait eu jusque-là aux yeux des ouvriers, il le sentait et voyait complètement perdu; aussi ne se montrait-il plus que très rarement dans la «fosse aux huiliers», où des regards moqueurs et méprisants s'attachaient à lui; et dans la «fosse aux femmes» il ne paraissait plus du tout. On eût dit que sa vie y courait des dangers.
Les premiers jours qui suivirent la malheureuse aventure, il ne se risqua pas davantage à paraître au coin de la rue, pour voir passer les demoiselles Dufour, lorsqu'elles se rendaient à l'église. Il n'osait pas. Elles devaient tout savoir et il redoutait leur mépris. Il ne s'y aventura qu'après plus d'une semaine, dans l'espoir vague que, peut-être, elles ne savaient rien, ou ne croiraient ce qu'on racontait, ou encore qu'elles n'y attacheraient pas une telle importance.
Il les vit venir toutes les trois, raides comme des échalas, sur le trottoir, le long des maisons. Il s'effaça derrière l'angle du mur; puis, quand il perçut le bruit de leurs pas, réapparut. Il les salua d'un coup de chapeau. Les trois vierges sèches en devinrent toutes rouges. Mlle Pharaïlde et Mlle Caroline baissèrent les yeux subitement et inclinèrent légèrement la tête, droit devant elles, comme si elles saluaient les pavés; mais Mlle Joséphine pinça ses lèvres prudes et détourna si ostensiblement la tête que M. Triphon en eut froid dans le dos. Elles savaient donc; elles savaient tout; et elles le méprisaient pour son dévergondage, avec toute l'horreur, l'aversion que des vierges impeccables et pieuses devaient ressentir pour le péché. Sa seule vue désormais était une offense à leur pudeur.
A La Pomme où, depuis la fâcheuse histoire, il n'avait non plus remis les pieds, l'accueil, lorsqu'il y revint, fut différent, mais guère plus agréable. La jolie Fietje était seule derrière son comptoir quand il entra; et tout de suite elle feignit d'éprouver une folle gaîté. Les yeux brillants, elle lui demanda ce qu'il avait bien pu faire pendant tout ce temps: peut-être avait-il été malade, ou en voyage. Elle fut impitoyable au point que M. Triphon, désemparé, ne savait que répondre. Il essaya de riposter par des plaisanteries, mais il le faisait bêtement, avec un rire lourd et gêné. Agacé et allumé, il la rejoignit derrière le comptoir, où il essaya de l'embrasser, comme il faisait autrefois, lorsque l'occasion était propice. Mais il tombait mal. Fietje, prenant soudain son expression la plus sérieuse, revêtue d'une dignité calme et froide, lui dit sur un ton glacial:
—Vous vous trompez, M. Triphon, vous vous trompez. Ce n'est pas ici, c'est chez Sidonie qu'il faut aller.
Ses anciens camarades, le jeune notaire, le jeune médecin, le fils du brasseur, d'autres encore entrèrent; tous le saluaient d'un petit sourire narquois et risquaient quelque allusion grivoise qui les faisait se tordre, ainsi que Fietje, qui roucoulait derrière son comptoir et excitait leur verve par sa malice pointue et nourrie. M. Triphon les sentait unanimement ligués contre lui: sa grosse tête rouge suait sous les efforts impuissants qu'il faisait pour riposter et se défendre; mais, il n'y arrivait pas. Il était littéralement débordé, et il finit par s'enfuir sous une bordée de rires et de huées, qui lui partait dans le dos. Il n'alla plus à La Pomme. Et dès lors, son existence fut d'une monotonie végétative d'animal ou de plante en proie à la torpeur de l'hiver.
La vieille pendule peu confortable de la salle à manger égrenait avec une lenteur d'agonie toutes les longues, lourdes heures de cette vie morne et incolore. Les jours avaient encore diminué; sous la lampe, sa mère s'occupait à un ouvrage de couture ou de broderie, tandis que son père travaillait avec mauvaise humeur à son bureau, de l'autre côté du couloir. Tristement accoudé à la table, M. Triphon parcourait d'un oeil distrait un journal ou un livre. La maison entière était plongée dans le silence. Sefietje et Eleken besognaient sans bruit dans la cuisine et, au dehors, on n'entendait que le tapage cadencé et assourdi des lourds pilons dans la fabrique. Une impression d'esseulement et de mélancolie envahissait M. Triphon. Il se sentait là comme le pécheur, le coupable, repoussé et abandonné de tous. L'été, il aurait fait des promenades avec Kaboul dans le jardin ou dans les champs. Mais que faire de ces désespérantes soirées d'hiver, dans cette brume glaciale, le long de ces noirs chemins boueux, où les cimes dépouillées des arbres laissaient tomber leurs gouttes tristes comme des pleurs!
Alors, il se remettait à penser à la pauvre jolie fille abandonnée et à tout ce qui s'était passé entre eux. Ces jours si heureux d'autrefois, ces moments de passion ardente, qui avaient fait leur malheur à tous deux, comme tout cela semblait lointain, évanoui…. Son coeur en était tout oppressé et des larmes lui mouillaient les yeux. Où était-elle à cette heure? Que faisait-elle? Depuis qu'elle avait été ignominieusement chassée de la fabrique, il ne l'avait pas revue. Il avait promis à ses parents qu'il ne la reverrait point. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser toujours à elle. Une pitié torturante et un grand désir de la revoir l'obsédaient. L'ardeur sensuelle de jadis devenait en lui amour profond et véritable.
Où était-elle? Que faisait-elle? A mesure que les longues journées désespérantes traînaient leur monotonie par les tristesses de l'hiver, cette incertitude et ce grand désir de savoir tournaient à l'obsession. Il savait bien où elle habitait: là-bas, cette petite maison dans les champs, au sortir du village, non loin du vieux moulin de bois. Son père était jardinier, et l'été il y avait toujours de si jolies fleurs sous leurs petites fenêtres: de magnifiques roses mousseuses, des lis blancs, des pieds-d'alouette d'un bleu intense. A présent tout cela était mort, autant que sa joie à lui. A présent elle était peut-être assise près d'une petite lampe, tristement penchée sur son coussin de dentellière, la pécheresse et l'ennemie dans la maison de ses parents, comme lui était l'ennemi et le coupable dans la sienne.
Il songeait, songeait…. Ses pensées l'entraînaient vers elle; en imagination il se levait et se dirigeait vers la petite maison. Pourquoi pas? Serait-ce donc un crime s'il allait un jour errer par là, s'il allait voir, ne fût-ce que de loin, la petite maison?… Pourquoi pas?… Oh! la tentation se faisait parfois si forte! Il y avait en lui une force, qui le poussait et l'attirait irrésistiblement; quelque chose qui lui faisait souffrir le martyre! Un soir, enfin, n'y tenant plus de nostalgie et de douleur, il s'en alla….