C'était un soir brumeux et froid de fin novembre. La rue était déserte; les rares lanternes se nimbaient d'un brouillard laiteux, autour d'une méchante petite flamme, qui n'éclairait presque rien. Il n'entendit que l'écho d'un passant solitaire dans le lointain, entre les maisons sombres. Il ne vit qu'une vieille femme, encapuchonnée de noir, comme une ombre, qui rentrait chez elle, dans un bruit caverneux de sabots. A la fabrique les pilons retombaient en cadence. Six heures sonnaient.
Il se glissa sous la remise et attendit que Sefietje eût passé avec sa bouteille. Si par hasard quelqu'un à la maison demandait après lui, Sefietje pourrait dire qu'elle l'avait vu à la fabrique. Kaboul l'accompagnait, comme toujours, mais il n'avait nulle envie de l'emmener. Aussitôt qu'il eût vu Sefietje disparaître avec sa bouteille dans la trépidante «fosse aux huiliers», il se tourna vers le petit chien, agita un doigt menaçant et à mi-voix:
—Non … Non!
Kaboul, tout prêt à accompagner son maître, le regarda fixement, de ses yeux bruns intelligents. Il ne bougeait pas. Il comprenait. Il demandait. Il attendait. «Non … non…», répéta M. Triphon à voix basse, comme en réponse à une question posée, pendant qu'il reculait pas à pas, intimant l'ordre d'un geste catégorique. Kaboul, les oreilles dressées, demeurait immobile. On eût dit un petit chien de granit noir. M. Triphon continuait de marcher à reculons, jusqu'à ce qu'il fût hors de la remise. Mais le petit chien, tout seul dans le grand espace vide sous la lueur d'une lanterne pendue à une poutre, de loin attirait tellement le regard que son maître eut peur et, d'un léger sifflement, le rappela près de lui. Fou de joie, Kaboul bondit, les oreilles couchées et la queue tournoyante. «Non … non …», reprit aussitôt M. Triphon. Et il répéta son geste sévère. Kaboul, interdit, se pétrifia. M. Triphon partit à vive allure.
En face du chemin d'accès à la fabrique, de l'autre côté de la grand'rue, s'ouvrait une ruelle noire, entre deux pans de murs sombres. Quelques maisons ouvrières et tout de suite il fut dans les champs.
Il marchait aussi vite que ses jambes pouvaient le porter, il avait des ailes. L'air piquant du soir lui gonflait les poumons et sa fraîcheur le réconfortait. Il se sentait vigoureux et brave. Il ne comprenait pas comment il avait pu hésiter si longtemps. La route, pleine d'ornières, montait en pente douce à travers les champs nus. Il avait peine à éviter les flaques de boue et dut ralentir le pas. Soudain, il eut un sursaut et s'arrêta net, le coeur martelé de grands coups. Quelque chose avait remué derrière lui, comme si on le suivait. M. Triphon était jeune et fort, mais nullement bravache, surtout le soir, dans l'obscurité et la solitude. Pris de peur, il fut sur le point de fuir éperdûment. Ses genoux fléchissaient, ses jambes se dérobaient sous lui. Brusquement il vit l'objet de sa terreur. C'était Kaboul qui, malgré la défense, l'avait suivi, par fidèle habitude. Il était là, petit et noir, vaguement visible dans la brume, comme un gnome, avec ses oreilles pointées, qui semblaient demander avec instance d'être de la promenade. «Sale bête!» gronda M. Triphon, furieux surtout d'avoir été effrayé pour si peu. Il se baissa, ramassa une motte de terre et la lança, avec un juron, vers le petit chien: Kaboul coucha ses oreilles et disparut dans l'ombre.
M. Triphon poursuivit sa route. Ses yeux s'habituaient peu à peu à l'obscurité; et, à travers le voile du brouillard, il vit vers la droite, au delà des champs, à peu de distance, vaguement scintiller de petites lumières. C'était là, dans une de ces maisonnettes. De l'endroit où il se trouvait, impossible de reconnaître parmi les habitations celle des parents de Sidonie, mais s'il avait coupé tout droit à travers champs, peut-être se serait-il trouvé devant sa porte. La tentation était violente; pourtant il résista. Il marcha jusqu'à la butte du vieux moulin, où le chemin bifurquait à angle aigu et passait devant les maisonnettes.
Son coeur battait nerveusement, à coups précipités. Oserait-il …, si près de chez elle? Et que ferait-il si quelqu'un le voyait, si par hasard une porte s'ouvrait juste au moment où il passerait! Il hésitait. Machinalement, il gravit la butte du moulin et s'y arrêta un instant, immobile sous l'énorme carcasse avec l'ossature de ses ailes croisées, dont les extrémités se perdaient dans la ténèbre nébuleuse. Il tendait l'oreille, perplexe et agite. La face tournée vers le village, il y vit de loin clignoter quelques lumières. Il perçut le cahotement lourd d'une charrette sur le pavé et la danse tumultueuse des pilons dans la fabrique. Il entendit aussi plus près, venant d'une des maisonnettes, le ronron monotone d'une roue d'écoussoir. Peut-être le père de Sidonie, qui teillait encore du lin après sa journée de travail, afin de pourvoir à l'entretien de sa nombreuse famille, privée du salaire que Sidonie gagnait jadis à la fabrique. Un sentiment profond d'injustice et de remords le pénétra vivement dans ce pesant silence du soir d'hiver, au sein de cette morne et mélancolique solitude. La dure existence des pauvres gens lui apparut, et il sentit douloureusement sa part de culpabilité. C'était sa faute à lui. S'il avait laissé Sidonie en paix, son père n'aurait pas eu à fournir ce rude labeur. Il se mordait les lèvres en y songeant et son désir de la revoir s'en aviva. Oui, il irait; il voulait savoir! Et d'un pas décidé, il descendit la butte du moulin, quand, pour la deuxième fois, un bruit mystérieux le fit tressauter d'angoisse. «Nom de Dieu!» ragea-t-il. C'était encore Kaboul…. Il se tenait là, au pied de la butte, à peine distinct dans la brume, immobile et les oreilles pointées. M. Triphon frémissait de colère et en même temps se sentait touché par une fidélité si tenace. Il comprit l'inutilité de le renvoyer désormais et l'appela; fou de joie, le petit chien accourut et fit des cabrioles devant lui. Précédant son maître dans le chemin de terre, il avait l'air de le guider vers l'endroit où il désirait aller; et M. Triphon le suivit, sans plus lutter ni hésiter.
Il se trouva bien vite près des petites maisons. La roue d'écoussoir ronflait plus fort, comme un bourdon puissant; et M. Triphon se rendit compte que le bruit ne venait pas de chez Sidonie, mais d'à côté. Ceci le consola un peu et il sentit moins lourdement le poids de sa faute. Il lui sembla qu'ils étaient moins pauvres et malheureux qu'il n'avait cru. Il s'était arrêté, haletant d'émotion, dans le chemin sombre, devant la petite grille entr'ouverte. Immobile, il regardait, écoutait. En des contours imprécis il voyait la maisonnette, avec son pignon pointu, crépi à la chaux blanche. Devant, il y avait une haie basse et, derrière, un petit verger; la porte d'entrée était sur le côté, entre deux petites fenêtres aux volets clos.
Il regardait, écoutait. Kaboul s'était arrêté avec lui, satisfait et tranquille maintenant qu'il avait rejoint son maître. Que faire? Entrer? Passer? La tentation était presque surhumaine. Il se sentait attiré comme par des câbles et ses pieds restaient cloués au sol. Des rais de lumière filtraient, comme des flèches d'or, par les fentes des volets et, à l'intérieur il percevait une vague rumeur de besogne ménagère.