—Ah! m'sieu Triphon, ça n'est pas de refus, vous savez! répondit le petit teilleur, dont toute la physionomie s'épanouit d'une joie gourmande.
Il riait d'aise, comme un tournesol radieux, dans sa barbe blanche, M. Triphon lui donna trois beaux cigares, avec lesquels il disparut dans la nuit neigeuse, riant tout haut et titubant de joie.
—Il ira raconter qu'il vous a vu; c'est un petit bavard, dit la mère d'un air anxieux en revenant de fermer la porte.
—Je le crains aussi, répondit M. Triphon, la mine très abattue.
Les jeunes filles n'étaient pas aussi pessimistes.
—Il se taira à cause des cigares, pour en avoir encore à l'occasion, dit Sidonie.
Ses petites soeurs étaient du même avis. Il avait intérêt à se taire. Mais la mère demeurait méfiante. «C'est un tel petit bavard!» répétait-elle en hochant la tête; et, pour la première fois depuis qu'il venait là, M. Triphon, inquiet, eut l'impression d'un grand danger immédiat qui menaçait son tranquille et doux bonheur. Il ne s'attarda pas ce soir-là. Il ne se sentait plus en sécurité. Ses adieux à Sidonie eurent quelque chose de triste et d'oppressé, comme s'il ne devait plus la revoir.
Il neigeait à gros flocons quand il se retrouva dehors; et aussitôt il entendit, dans le ronron de l'écoussoir, fredonner le petit teilleur qui s'était déjà remis à l'ouvrage. Un instant il s'arrêta, se demandant s'il ne ferait pas bien d'entrer dire un mot au bonhomme. Après une minute d'hésitation, il résolut de n'en rien faire. Moins on le voyait, mieux cela valait. Il passa sur la pointe du pied, en risquant un regard furtif dans la petite baraque où Ivo, sur la planche à bascule, se démenait dans le bruit et la poussière, en chantant comme s'il trépignait de joie. M. Triphon sourit. Les flocons de neige avaient l'air de voltiger comme des papillons blancs vers la lumière de la grangette; il eut l'impression que là-haut, dans le ciel sombre, travaillaient d'autres teilleurs innombrables. Ils étaient animés par la chanson d'Ivo; et tout cela se fondait en une harmonie étrange, où il y avait de l'allégresse et aussi de la douleur.
XV
Ce fut peu de jours après cette aventure que M. Triphon crut remarquer un changement dans l'attitude des ouvriers de la fabrique à son égard. Ils l'observaient parfois avec un sourire bizarre, énigmatique et Feelken prit pour habitude, chaque fois qu'il l'apercevait, de lancer son «Fikandouss-Fikandouss», à quoi Leo répondait par un «Oooo … uuuu … iiii» rugissant. Les autres riaient: Free, immobile, perdu dans ses pensées, devant les pilons rebondissants; Berzeel, parfois bruyant et violent. Ollewaert s'enfonçait dans la bouche une chique énorme, comme s'il allait l'avaler; et même ce Poeteken, d'ordinaire si tranquille et si timide et qui avait fini par épouser «La Blanche», s'oubliait à regarder M. Triphon avec des yeux brillants et vifs, qui semblaient receler un monde de sensations intimes. Pee, tout blanc comme un bonhomme de neige, quittait volontiers ses meules cliquetantes pour se mêler aux choses mystérieuses qui se manigançaient près des pilons et Bruun était constamment derrière l'une ou l'autre porte, à écouter et espionner. Seul, Pierken, comme toujours absorbé par les graves problèmes sociaux qu'il étudiait dans son petit journal, ne s'occupait de rien; et Miel, cette espèce de veau, qui ne comprenait goutte à ce qui se passait, restait là, bouche bée et immobile, à regarder auprès des autres.