Ivo, qui entrait en souriant, était le petit teilleur de lin d'à côté, que M. Triphon voyait chaque soir en passant, dans son réduit poussiéreux, en train de se démener sur sa planche à bascule en fredonnant une chanson, comme s'il ne travaillait que pour son plaisir. Ainsi que tout le monde au village, il connaissait bien M. Triphon, et une stupéfaction profonde, mêlée de gêne, parut sur ses traits, quand il le vit là, d'une façon aussi soudaine et inattendue. Un instant, il se figea dans une immobilité complète, bouche bée et les yeux ronds, puis il eut un mouvement comme pour déguerpir. Il se ressaisit néanmoins, prononça d'une voix timide un «Je ne dérange pas», puis s'avança d'un pas hésitant. Des flocons de neige restaient collés à sa casquette et ses épaules; et, à le voir là, saupoudré de blanc par-dessus la couche de poussière jaunâtre qui le couvrait des pieds à la tête, avec ses petits yeux bleus rieurs et sa barbe jaune où la neige fondante faisait scintiller de menues étoiles d'argent, il faisait penser à un drôle de bon petit saint Nicolas pour rire, descendu, au grand plaisir des enfants, des froids nuages sur la terre. Après un «Bonsoir, tout le monde», il refusa de s'asseoir, parce qu'il n'avait pas le temps. Il sortit une petite bouteille de sa poche et demanda à la mère Neirynck si elle ne voulait pas lui prêter un peu d'huile. Il n'en avait plus et il lui fallait absolument teiller ce soir encore une ou deux bottes de lin.

—Mais oui, mon gars Ivo, mais oui, répondit la mère Neirynck, contente de pouvoir lui rendre service et d'acheter peut-être ainsi sa discrétion.

Elle lui prit des mains la petite bouteille et fut la remplir à la jarre, dans l'arrière-cuisine.

—Je crois qu'il neige, dit M. Triphon, sentant qu'il devait dire quelque chose. Je crains que ça ne recommence à tomber dru, ajouta-t-il avec un regard inquiet vers les volets fermés.

—Oui, n'est-ce pas, m'sieu Triphon, répondit aussitôt le petit teilleur. C'est trop, pas vrai? Faudrait du temps sec à présent.

Les jeunes filles, les joues en feu et agitant fiévreusement leurs bobines, se mêlèrent à la conversation.

—Le pire, c'est pour les labours de printemps, dit Sidonie.

—Oui, surenchérit M. Triphon; et les charretiers donc, avec leurs gros chariots le long des routes. Chaque jour je suis étonné de voir rentrer les nôtres.

—Oui mais, et quand le dégel viendra!… ajouta Ivo d'un ton important.

Les petites soeurs hochaient la tête d'un air grave et tout le monde était d'accord qu'un temps pareil, s'il durait, c'était la ruine. La conversation tournait aux plus sombres pronostics, comme de vieilles gens avec leur crainte enfantine de malheurs imaginaires. On eût dit que M. Triphon était venu chez les Neirynck uniquement pour épiloguer sur ce chapitre sans fin et que tout le reste était sans intérêt pour lui. La mère rentra avec la fiole remplie et la tendit au petit teilleur. Il sourit largement dans sa barbe blonde et se confondit en remerciements, promettant de rendre l'huile sous peu. Ça ne pressait pas, assura la mère Neirynck; et M. Triphon, sortant son étui, lui demanda s'il désirait fumer un cigare.