M. de Beule ne répondit pas. Sans doute estimait-il en avoir assez dit. Les épaules gonflées, il rentra dans son bureau, pendant que sa femme, les mains jointes, implorait des yeux M. Triphon. Sefietje, les pommettes rouges d'agitation, parut dans le couloir pour demander un détail à Mme de Beule concernant le souper; le bout de la jupe d'Eleken disparut en coup de vent derrière une porte. Kaboul, surpris que son maître n'eût pas ouvert la porte d'entrée, d'impatience se mit à bailler tout haut. Muche, qui était resté dans le couloir, vint flairer méticuleusement son collègue, comme si c'était un chien étranger qu'il rencontrait là pour la première fois. Rassuré par son examen, il se mit à gratter à la porte du bureau de M. de Beule. Celui-ci l'entr'ouvrit, le petit chien se faufila par l'ouverture en frétillant de la queue et la porte se referma avec un bruit sec, au son hostile dans l'oppressant silence.
On eût dit que la maison même grondait, menaçante et hargneuse.
XVII
Les jours qui suivirent furent sinistres. M. Triphon avait l'impression qu'il était surveillé, espionné, suivi, partout où il allait. Il n'avait plus confiance en personne; et sa haine contre le petit teilleur était féroce, car il ne doutait pas un seul instant que celui-ci n'eût tout ébruité.
Il n'avait plus revu Sidonie. Il n'osait y retourner. Mais il lui avait tout expliqué dans une lettre et, surexcité par tant d'obstacles, fait le serment solennel que jamais, quoiqu'il arrivât, il ne la quitterait. Il jurait de la revoir malgré tout, de même que rien au monde ne l'empêcherait de s'occuper d'elle et de l'enfant qui allait naître; seulement, il lui fallait prendre patience, attendre que les circonstances devinssent plus favorables. Il lui disait comme il était désolé de ne plus aller chez elle, de ne plus avoir de ses nouvelles; mais cela aussi reviendrait, avec le temps, quand l'orage se serait peu à peu apaisé.
Dans l'usine, sur les physionomies et dans la façon d'être des ouvriers à son égard, il pouvait observer, et presque lire, l'effet produit par la scène à la maison. Évidemment, ils étaient au courant de tout et ils le narguaient en silence, parfois avec de vagues allusions, le plus souvent d'un simple regard ou d'un sourire et toujours avec une joie maligne. Feelken, par exemple, avait maintenant un petit ton spécial et agaçant pour prononcer son «Fikandouss-Fikandouss», lorsqu'il apercevait M. Triphon; de même que Leo mettait on ne sait quel insupportable sous-entendu moqueur et sournois lorsqu'il lançait, en nuance quelque peu atténuée, son odieux «Oooo … uuuu … iiii». Il supportait mal le regard fixe et le sourire muet de Free, Berzeel et Ollewaert; et, un jour, sa fureur éclata devant la face stupide de Miel, qui était là à bayer devant lui, immobile, comme s'il considérait une bête curieuse.
—Espèce de veau! Qu'est-ce que tu as à me bayer ainsi à la figure! s'écria-t-il d'une voix tonnante, avec des yeux furibonds.
—Ha … ha … sais pas, moi! s'effara Miel, abasourdi.
—Occupe-toi de ton travail, nom de Dieu! grogna M. Triphon en lui tournant le dos.
Cette sortie inattendue ne manqua pas de faire impression. Les visages des ouvriers devinrent tout à coup sérieux et ils n'eurent plus d'attention que pour leur besogne. Un bref instant M. Triphon sentit en lui la force et le prestige d'une victoire remportée. Tout plein de lui-même, fier, il quitta la «fosse aux huiliers» et s'achemina à travers la cour vers la «fosse aux femmes». Mais avant d'en atteindre la porte, il s'arrêta, l'oreille tendue, les sourcils froncés de colère. Derrière son dos, dans l'huilerie, retentissait un vacarme de possédés. Leo rugissait à tue-tête son abominable «Oooo … uuuu … iiiii …» et le «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss» de Feelken faisait rage, pendant que les autres riaient, gueulaient, chahutaient, comme en une folie d'émeute.