—Justin, si je t'attrape encore une fois à amuser les ouvriers pendant les heures de travail, je te flanque à la porte et tu ne remettras plus les pieds ici!
—Mais m'sieu, mais m'sieu! Je viens rapporter cette barre de fer qui était à réparer, dit Justin déconfit et du coup dégrisé.
—Tu m'as compris, hein? clama M. de Beule trépignant de rage.
—Mais oui, m'sieu, mais oui, répétait humblement Justin. Mais voilà, m'sieu, la réparation est faite.
Et, comme preuve, il désignait la barre de fer, que portait Komèl.
M. de Beule ne daigna point ajouter un mot. Passant, tout bouillant, devant M. Triphon, il disparut dans la «fosse aux huiliers». On l'entendit hurler quelque chose dans le vacarme trépidant des pilons. Il en ressortit, les épaules gonflées, traversa la cour, fonça sur la porte de la «fosse aux femmes», où les malheureuses tremblaient, penchées sur leur ouvrage. L'une après l'autre il les regarda, les yeux flamboyants, prêt à éclater: mais pas moyen de trouver le motif. Elles en avaient la respiration presque coupée, comme anéanties. La vieille Natse était tellement bouleversée qu'elle ne pleurait même pas. Il souffla fort et repartit en faisant claquer la porte. Il faillit se heurter à M. Triphon, qui se dirigeait vers la remise. Avec un regard en éclair, bref et fulminant, sur son fils, il passa sans rien dire. Kaboul et Muche s'entreflairèrent un instant comme des étrangers, puis chacun d'eux suivit son maître. Au bout de quelques instants s'éleva de la «fosse aux huiliers» un «Oooo … uuuu … iiiii» mugissant et prolongé; M. Triphon comprit que son père était retourné à la maison.
D'un pas hésitant, il rentra dans l'huilerie. Il y régnait une atmosphère d'émeute. Les pilons dansaient, bondissaient et, dans l'infernal tumulte, les ouvriers échangeaient à tue-tête des colloques saccadés. Feelken «fikandoussait», Leo rugissait, Berzeel et Poeteken se tordaient à cause de Justin-la-Craque, qui malgré tout s'était risqué dans l'huilerie et fredonnait en mineur un O Pepita obstiné devant ce veau de Miel, immobile et bouche bée à l'écouter; tandis que, par la porte entr'ouverte de la chambre des machines, Bruun, son père, était aux aguets. Il valait mieux ne pas trop s'attarder ici en ce moment, se dit M. Triphon, et il comprit aussi que le prestige de son père était tombé à zéro. Il soufflait un véritable esprit de révolte. Pierken, en apparence le plus calme de tous, lui cria néanmoins en passant, d'une voix où tremblait la colère, que les ouvriers en avaient assez: ils étaient las de se voir insulter et mener comme un vil bétail.
XXII
Ce qui intéressait aussi M. Triphon c'était de voir, en dehors de la fabrique, quel accueil on lui ferait, dans le village, à la suite de l'histoire. Depuis des semaines, et surtout depuis qu'il passait la plupart de ses soirées auprès de Sidonie, il n'avait plus revu ses camarades d'estaminet, ni remis les pieds à la Pomme d'Or.
Un soir, il y retourna. La jolie Fietje, que jadis il aimait tant à embrasser en cachette, à l'occasion, trônait comme de coutume, appétissante et tout sourire derrière son comptoir; une dizaine d'habitués s'éparpillaient en divers groupes autour des petites tables. Le fils du notaire y était, le fils du receveur, d'autres fils de notables. L'entrée de M. Triphon fut saluée d'un concert de cris et d'exclamations; Fietje, l'air d'une fleur entre les verres et les bouteilles de son comptoir, fut prise d'un rire roucoulant et inextinguible.