J'ai cru que ces figures ne dévoient être qu'au simple trait; on en voit mieux le contour; des dessins finis auroient rendu le livre plus cher, et n'auroient été d'aucun secours; ils ne sont nécessaires que lorsqu'il faut donner du relief aux figures, ou lorsqu'on veut exprimer par la gravure la diminution des teintes, la nature des corps qu'on représente, et la qualité des étoffes qui forment les draperies; et je n'ai donné des dessins finis qu'en ces occasions.

On doit regarder cette édition comme une réimpression de la version en françois que M. de Chambray avoit donnée en 1651, du Traité de la Peinture de Léonard de Vinci: j'avoue cependant que j'ai été obligé d'y changer beaucoup de choses; il y a plus de soixante-dix ans qu'elle est faite, et en bien des endroits elle ne seroit pas aujourd'hui supportable. D'ailleurs, soit méprise de la part de l'Auteur de la Traduction, soit inadvertance de la part de l'Imprimeur, il y a quelquefois dans la version en françois de 1651, des choses différentes de ce qui est dans l'original italien, et ces différences établissent des choses fausses et contraires à la pensée et au dessein de Léonard de Vinci.


LA VIE
DE
LÉONARD DE VINCI.

Léonard de Vinci naquit au château de Vinci, situé dans le Val d'Arno, assez près et au-dessous de Florence. Son père, Pierre de Vinci, qui étoit peu favorisé de la fortune, l'ayant vu souvent dessiner lorsqu'il n'étoit encore qu'enfant, résolut d'aider l'inclination qu'il avoit pour la Peinture; il le mena à Florence, et le mit sous la conduite d'André Verocchio, son ami, qui avoit quelque réputation parmi les Peintres de Florence. André promit d'élever avec soin et de former son nouveau disciple, et il y fut engagé autant à cause des belles dispositions qu'il remarqua dans le jeune Léonard, que par l'amitié qu'il avoit pour son père. En effet, Léonard faisoit déjà paroître une vivacité et une politesse fort au-dessus de son âge et de sa naissance. Il trouva chez son maître de quoi contenter la forte inclination qu'il avoit pour tous les arts qui dépendent du dessin; car André n'étoit pas seulement peintre, il étoit aussi sculpteur, architecte, graveur et orfèvre. Léonard profita si bien des leçons de Verocchio, et fit de si grands progrès sous sa conduite, qu'il le surpassa lui-même.

Cela parut, pour la première fois, dans un tableau du Baptême de Notre-Seigneur, qu'André avoit entrepris pour les religieux de Valombreuse, qui sont hors de la ville de Florence; il voulut que son élève l'aidât à le faire, et il lui donna à peindre la figure d'un ange qui tient des draperies; mais il s'en repentit bientôt, car la figure que Léonard avoit peinte effaçoit toutes celles du tableau. André en eut tant de chagrin, que, quittant dès-lors la palette et les couleurs, il ne se mêla plus de peinture.

Léonard crut alors n'avoir plus besoin de maître; il sortit de chez André et se mit à travailler seul; il fit quantité de tableaux qu'on voit à Florence. Il fit aussi, pour le roi de Portugal, un carton pour des tapisseries où il avoit représenté Adam et Eve dans le paradis terrestre; le paysage étoit d'une grande beauté, et les moindres parties en étoient finies avec beaucoup de soin. Son père lui demanda dans le même temps un tableau pour un de ses amis du bourg de Vinci; Léonard résolut de faire quelque chose d'extraordinaire; pour cela il représenta les animaux dont on a le plus d'horreur; il les agroupa si bien et les mit dans des attitudes si bizarres, que je ne crois pas que la tête de Méduse, dont les poètes ont tant parlé, eut des effets plus surprenans, tant on étoit effrayé en voyant le tableau de Léonard. Son père qui comprit qu'une aussi belle pièce n'étoit pas un présent à faire à un homme de la campagne, vendit ce tableau à des marchands, desquels le duc de Milan l'acheta trois cents florins. Léonard fit ensuite deux tableaux qui sont fort estimés. Dans le premier il a représenté une Vierge; ce tableau est d'une grande beauté: on y voit un vase plein d'eau dans lequel il y a des fleurs; le Peintre y a répandu, par des reflets, une foible couleur rouge que la lumière en tombant sur les fleurs porte sur l'eau. Clément VII a eu ce tableau.

Le second est un dessin qu'il fit pour Antoine Segni son ami; il y a représenté Neptune sur un char traîné par des chevaux marins, entourés de tritons et de divinités de la mer. Le ciel paroît rempli de nuages que les vents poussent de tous côtés, les flots sont agités et la mer est en furie. Ce dessin est tout-à-fait dans le goût et le caractère de Léonard, car il avoit l'esprit vaste et l'imagination vive; et quoiqu'il sût bien que la justesse des proportions est la source de la véritable beauté, il aimoit à la folie les choses extraordinaires et bizarres: de sorte que s'il rencontroit par hasard quelqu'un qui eût quelque chose de ridicule ou d'affreux dans son air et dans ses manières, il le suivoit jusqu'à ce qu'il eût l'imagination bien remplie de l'objet qu'il considéroit; alors il se retiroit chez lui, et en faisoit une esquisse. Paul Lomazzo, dans son Traité de la Peinture, dit qu'Aurelo Lovino avoit un livre de Dessins de la main de Léonard, qui étoient tous dans ce goût-là. Ce caractère se remarque dans un tableau de Léonard qui est chez le roi. Il y a peint deux cavaliers qui combattent, et dont l'un veut arracher un drapeau à l'autre; la colère et la rage sont si bien peintes sur le visage des deux combattans, l'air paroît si agité, les draperies sont jetées d'une manière si irrégulière, mais cependant si convenable au sujet, qu'on est saisi d'horreur en voyant ce tableau, comme si la chose se passoit en effet devant les yeux. Je ne parle point d'un tableau où il peignit la tête de Méduse, ni d'un autre où il représente l'Adoration des Rois, parce qu'il ne les a point finis, quoiqu'il y ait de belles têtes dans le dernier; mais il avoit l'esprit si vif, qu'il a commencé beaucoup d'ouvrages qu'il n'a point achevés. Il avoit d'ailleurs une si haute idée de la Peinture, et une si grande connoissance de toutes les parties de cet art, que malgré son feu et sa vivacité, il lui falloit beaucoup de temps pour finir ses ouvrages.