Jamais Peintre n'a peut-être mieux su la théorie de son art que Léonard. Il étoit savant dans l'anatomie, il avoit bien étudié l'optique et la géométrie; il faisoit continuellement des observations sur tout ce que la nature présente aux yeux. Tant d'études et tant de réflexions lui acquirent toutes les connoissances qu'un grand Peintre peut avoir, et en firent le plus savant qui ait été dans cet art. Il ne se contenta pas néanmoins de ces connoissances; comme il avoit un esprit universel et du goût pour tous les beaux-arts, il les apprit tous, et y excella. Il étoit bon architecte, sculpteur habile, intelligent dans les mécaniques: il avoit la voix belle, savoit la musique, et chantoit fort bien. S'il avoit vécu dans les temps fabuleux, les Grecs auroient sans doute publié qu'il étoit fils d'Apollon, le dieu des Beaux-Arts; ils n'auroient pas manqué d'appuyer leur opinion sur ce que Léonard faisoit bien des vers, et qu'il avoit lui seul tous les talens que les enfans et les disciples d'Apollon partageoient entre eux. Il ne reste qu'un seul Sonnet de Léonard, que voici; ses autres poésies se sont perdues.
SONETTO MORALE.
Chi non può quel che vuol, quel che può voglia,
Che quel che non si può folle è volere.
Adunque saggio è l'huomo da tenere,
Che da quel che non può suo voler toglia.
Pero ch'ogni diletto nostro e doglia
Stà insi e no saper voler potere,
Adunque quel sol può che co'l dovere
Ne trahe la ragion fuor di sua soglia.
Ne sempre è da voler quel che l'huom puote,
Spesso par dolce quel che torna amaro.
Piansi già quel ch'io volsi poi ch'io l'hebbi,
Adunque tu, Lettor, di queste note,
S'a te vuoi esset buono, e a gl'altri caro,
Vogli semper poter quel che tu debbi.
Ce qui doit surprendre davantage, c'est que Léonard se plaisoit à des exercices qui paroissent fort éloignés de son art; il manioit bien un cheval et se plaisoit à paroître bien monté; il faisoit fort bien des armes, et l'on ne voyoit guère de son temps de cavalier qui eût meilleur air que lui. Tant de belles qualités, jointes à des manières fort polies, une conversation charmante, un ton de voix agréable, en faisoient un homme des plus accomplis: on recherchoit avec empressement sa conversation, et on ne se lassoit jamais de l'entendre.
Je crois aussi que tant d'exercices différens qui partageoient son temps, l'ont empêché de finir plusieurs de ses ouvrages, autant que son humeur prompte et vive, et que son habileté même, qui ne lui permettoit pas de se contenter du médiocre.
La réputation de Léonard se répandit bientôt dans toute l'Italie, où il étoit regardé comme le premier homme de son siècle, pour la connoissance des beaux-arts. Le duc de Milan, Louis Sforce, surnommé le More, le fit venir à la cour, et lui donna 500 écus de pension. Ce prince, qui venoit d'établir une académie d'Architecture, voulut que Léonard y entrât, et ce fut le plus grand bien que le duc pût faire à cette société. Léonard en bannit les manières gothiques que les architectes de l'ancienne académie, établie cent ans auparavant sous Michelino, conservoient encore, et il ramena tout aux règles du bon goût, que les Grecs et les Romains avoient si heureusement mises en pratique.