L'Italie entière profita de cette disgrace; car les disciples de Léonard, qui étoient eux-mêmes fort habiles, se répandirent de tous côtés. Il avoit formé des Peintres, des Sculpteurs, des Architectes, des Graveurs, qui savoient fort bien tailler le cristal et toutes sortes de pierres précieuses, des ouvriers fort entendus dans la fonte des métaux. On vit sortir de l'École de Milan, François Melzi, César Sesto, gentilhomme Milanois, Bernard Lovino, André Salaino, Marc-Uggioni, Antoine Boltraffio, Gobbo, très-bon Peintre et habile Sculpteur, Bernazzano, excellent paysagiste, Paul Lomazzo et plusieurs autres. Sesto et Lovino, sont ceux qui ont eu le plus de réputation, mais Lomazzo les auroit surpassé tous, s'il n'avoit perdu la vue à la fleur de son âge: depuis cet accident, ne pouvant plus travailler de peinture, il composa des Livres des leçons qu'il avoit reçues de Léonard, et il les propose comme un modèle accompli à ceux qui veulent exceller dans la peinture. Annibal Fontana, qui savoit si bien polir le marbre, et tailler les pierres précieuses, avouoit que ce qu'il savoit, il l'avoit appris de Léonard.
Dès le commencement de la guerre du Milanois, et avant la défaite du duc Louis, Léonard étoit venu à Milan; les principaux de la ville le prièrent de faire quelque chose pour l'entrée du roi Louis XII; il y consentit, et fit une machine fort curieuse; c'étoit un lion dont le corps étoit rempli de ressorts, par le moyen desquels cet automate s'avança au-devant du roi dans la salle du palais, puis s'étant dressé sur ses pieds de derrière, il ouvrit son estomac et fit voir un écusson rempli de fleurs de lis. Lomazzo s'est trompé quand il a dit que cela avoit été fait pour François Ier, car ce prince ne vint à Milan qu'en 1515, et Léonard étoit alors à Rome.
Les troubles du Milanois obligèrent Léonard de se retirer à Florence; rien ne l'attachoit plus à Milan, le duc Louis son protecteur étoit mort, et l'académie de Milan s'étoit dissipée. Florence jouissoit du repos nécessaire pour faire fleurir les beaux arts. La magnificence des Médicis, et le bon goût des principaux de la ville, engagèrent Léonard encore plus que l'amour de la patrie à s'y retirer. Le premier ouvrage qu'il y fit, fut un dessin de tableau pour le grand autel de l'Annonciade: on y voyoit une Vierge avec le petit Jésus, sainte Anne et saint Jean. Toute la ville de Florence vit ce dessin, et l'admira. Léonard, quelques années après, le porta en France, et François Ier vouloit qu'il le mît en couleur. Mais le tableau qu'il peignit avec plus de soin et d'amour, fut le portrait de Lise, appelée communément la Joconde, du nom de François Joconde son époux. François Ier voulut avoir ce portrait, et il en donna quatre mille écus: on le voit aujourd'hui dans le cabinet du roi. On dit que Léonard employa quatre ans entiers à finir cet ouvrage, et que pendant qu'il peignoit cette dame, il y avoit toujours auprès d'elle des personnes qui chantoient ou qui jouoient de quelque instrument pour la divertir, et l'empêcher de faire paroître une certaine mélancolie où l'on ne manque guère de tomber quand on est sans action. Léonard fit encore le portrait d'une marquise de Mantoue, qui a été apporté en France, et celui de la fille d'Améric Benci; c'étoit une jeune enfant d'une beauté charmante. Cette Flore qui a un air si noble et si gracieux, fut achevée en ce temps-là: elle est aujourd'hui à Paris.
L'an 1503, ceux de Florence voulurent faire peindre au palais la salle du Conseil, et Léonard fut chargé par un décret de la conduite de l'ouvrage; il l'avoit déjà fort avancé d'un côté de la salle, lorsqu'il s'apperçut que ses couleurs ne tenoient point, et qu'elles se détachoient de la muraille à mesure qu'elles séchoient. Michel Ange peignoit en concurrence de Léonard un autre côté de la salle, quoiqu'il n'eut encore que vingt-neuf ans; il étoit savant, et avoit déjà acquis une grande réputation; il prétendoit même l'emporter sur Léonard qui étoit âgé de plus de soixante ans: chacun avoit ses amis, qui, bien loin de les raccommoder, les aigrirent tellement l'un contre l'autre, en donnant la préférence à celui pour qui ils se déclaroient, que Léonard et Michel Ange en devinrent ennemis. Raphaël fut le seul qui sut profiter des démêlés de ces deux grands hommes, la réputation de Léonard l'avoit fait venir à Florence; il fut surpris en voyant ses ouvrages, et quitta bientôt la manière sèche et dure de Pierre Pérugin son maître, pour donner à ses ouvrages cette douceur et cette tendresse que les Italiens appellent Morbidezza, en quoi il a surpassé tous les Peintres.
Léonard travailla toujours à Florence jusqu'en 1513; ce qu'il fit de plus considérable, fut un tableau d'une Vierge avec le petit Jésus, et un autre où il a représenté la tête de saint Jean-Baptiste; le premier est chez les Botti, et le second chez Camille Albizzi.
Léonard n'avoit point encore vu Rome, l'avènement de Léon X au pontificat, lui donna occasion d'y aller, pour présenter ses respects au nouveau Pape, et il auroit été estimé dans cette ville autant qu'il le méritoit, sans une aventure bizarre qui l'empêcha d'y travailler. Léon X, en qui la magnificence et l'amour des beaux arts étoient des qualités héréditaires, résolut d'employer Léonard, qui se mit aussi-tôt à distiller des huiles, et à préparer des vernis pour couvrir ses tableaux: le Pape en ayant été informé, dit qu'il ne falloit rien attendre d'un homme qui songeoit à finir ses ouvrages avant de les avoir commencés. Vasari, zélé partisan de Michel Ange, dit qu'on donna encore à Rome bien d'autres mortifications à Léonard, par les discours injurieux qu'on répandoit contre lui, et par la préférence qu'on donnoit en tout à Michel Ange. Ainsi Rome ne sut point profiter des talens de Léonard, qui se rebuta enfin, et qui se voyant appelé par François Ier, passa en France, où il trouva dans la bonté de ce prince de quoi se dédommager des chagrins qu'il avoit reçus à Rome. Il avoit plus de soixante et dix ans quand il entreprit le voyage; mais l'honneur de servir un si grand roi, le soutenoit et sembloit lui donner des forces. La cour étoit à Fontainebleau, lorsque Léonard alla saluer le roi; ce prince lui fit mille caresses, et lui donna toujours des marques d'estime et de bonté, quoiqu'il ne pût guère l'employer à cause de son grand âge. Il y a apparence que les fatigues du voyage et le changement de climat contribuèrent à la maladie dont Léonard mourut; il languit durant quelques mois à Fontainebleau, pendant lesquels le roi lui fit l'honneur de l'aller voir plusieurs fois. Il arriva un jour que ce prince y étant allé, Léonard voulut s'avancer et s'asseoir sur son lit, pour remercier le roi; dans ce moment il lui prit une foiblesse qui l'emporta: il expira entre les bras du roi, qui avoit bien voulu le soutenir pour le soulager.
Léonard de Vinci mourut âgé de plus de soixante et quinze ans, regretté de ceux qui aimoient les beaux arts, et honoré de l'estime d'un grand roi. Jamais il n'y eut d'homme en qui la nature eut répandu plus libéralement tous ses dons, car il avoit toutes les qualités d'esprit et de corps qui peuvent faire un homme accompli. Il étoit beau et bien fait, sa force étoit surprenante, il faisoit bien tous les exercices du corps; mais les talens de son esprit étoient encore au-dessus des autres qualités qu'il avoit. Il joignoit la douceur et la politesse des mœurs à une force et une grande élévation d'esprit, une vivacité surprenante à une grande application à l'étude, une érudition assez grande à une conversation agréable. Léonard de Vinci ne voulut point se marier pour travailler avec plus de liberté: sur quoi un de ses amis disoit qu'il n'avoit point voulu avoir d'autre épouse que la Peinture, ni d'autres enfans que les ouvrages qu'il faisoit. Au sortir de sa jeunesse il laissa croître ses cheveux et sa barbe, de sorte qu'il ressembloit à quelque vieux Druide, ou à un solitaire de la Thébaïde.
La plus grande partie des tableaux de Léonard sont à Florence chez le Grand-Duc, ou en France; il s'en trouve plusieurs en différens pays, chez les princes et chez les curieux. Outre ceux dont j'ai parlé, Lomazzo dit qu'il fit un tableau de la Conception de la sainte Vierge pour l'église de Saint François de Milan. On en voit en France plusieurs qui sont certainement de lui; comme la Vierge avec sainte Anne et le petit Jésus, qui étoit au palais Cardinal; une Hérodiade d'une grande beauté, qui étoit chez le cardinal de Richelieu; un tableau de la Vierge, avec le petit Jésus, saint Jean et un Ange; un autre tableau de la Vierge, qu'avoit eu le marquis de Sourdis. M. de Charmois avoit un tableau de la Vierge avec le petit Jésus, Ste Anne et S. Michel; et un autre où Léonard avoit peint Joseph qui fuit, et que la femme de Putifar veut arrêter; la douceur et la modestie de l'un, et l'impudence de l'autre étoient admirablement bien représentées.
Pour ce qui est des ouvrages que Léonard avoit composés, et des dessins qu'il avoit faits, ceux qui les ont réunis les conservent sans en vouloir faire part au public. Après la mort de Léonard on les mit en treize volumes, ils étoient écrits à rebours comme les livres hébraïques, et d'un caractère fort menu, apparemment afin que toute sorte de personnes ne pussent pas les lire. Voici quel a été le sort de ces précieux restes des études de Léonard.