Quoi qu’il en fût, lorsque Vendredi eut tué ce loup, l’autre, qui s’était cramponné au cheval, l’abandonna sur-le-champ et s’enfuit. Fort heureusement, comme il l’avait attaqué à la tête, ses dents s’étaient fichées dans les bosselles de la bride, de sorte qu’il lui avait fait peu de mal. Mais l’homme était grièvement blessé: l’animal furieux lui avait fait deux morsures, l’une au bras et l’autre un peu au-dessus du genou, et il était juste sur le point d’être renversé par son cheval effrayé quand Vendredi accourut et tua le loup.
On imaginera facilement qu’au bruit du pistolet de Vendredi nous forçâmes tous le pas et galopâmes aussi vite que nous le permettait un chemin ardu, pour voir ce que cela voulait dire. Sitôt que nous eûmes passé les arbres qui masquaient la vue, nous jugeâmes clairement de quoi il s’agissait, et de quel mauvais pas Vendredi avait tiré le pauvre guide, quoique nous ne pussions distinguer d’abord l’espèce d’animal qu’il avait tué.
Mais jamais combat ne fut présenté plus hardiment et plus étrangement que celui qui suivit entre Vendredi et l’ours, et qui, bien que nous eussions été premièrement surpris et effrayés, nous donna à tous le plus grand divertissement imaginable.—L’ours est un gros et pesant animal; il ne galope point comme le loup, alerte et léger; mais il possède deux qualités particulières, sur lesquelles généralement il base ses actions. Premièrement, il ne fait point sa proie de l’homme, non pas que je veuille dire que la faim extrême ne l’y puisse forcer,—comme dans le cas présent, la terre étant couverte de neige,—et d’ordinaire il ne l’attaque que lorsqu’il en est attaqué. Si vous le rencontrez dans les bois, et que vous ne vous mêliez pas de ses affaires, il ne se mêlera pas des vôtres. Mais ayez soin d’être très galant avec lui et de lui céder la route, car c’est un gentleman fort chatouilleux, qui ne voudrait point faire un pas hors de son chemin, fût-ce pour un roi. Si réellement vous en êtes effrayé, votre meilleur parti est de détourner les yeux et de poursuivre; car si par hasard vous vous arrêtez, demeurez coi et le regardez fixement, il prendra cela pour un affront, et si vous lui jetiez ou lui lanciez quelque chose qui l’atteignit, ne serait-ce qu’un bout de bâton gros comme votre doigt, il le considérerait comme un outrage, et mettrait de côté toute autre affaire pour en tirer vengeance; car il veut avoir satisfaction sur le point d’honneur: c’est là sa première qualité. La seconde, c’est qu’une fois offensé, il ne vous laissera ni jour ni nuit, jusqu’à ce qu’il ait sa revanche, et vous suivra, de son allure pesante et sans façon, jusqu’à ce qu’il vous ait atteint.
Mon serviteur Vendredi, lorsque nous le joignîmes, avait délivré notre guide, et l’aidait à descendre de son cheval, car le pauvre homme était blessé et effrayé plus encore, quand soudain nous aperçûmes l’ours sortir du bois; il était monstrueux, et de beaucoup le plus gros que j’eusse jamais vu. A son aspect nous fûmes tous un peu surpris; mais nous discernâmes aisément du courage et de la joie dans la contenance de Vendredi.—«O! O! O! s’écria-t-il trois fois, en le montrant du doigt, ô maître! vous me donner congé, moi donner une poignée de main à lui, moi vous faire vous bon rire.»
Je fus étonné de voir ce garçon si transporté.—«Tu es fou, lui dis-je, il te dévorera!»—«Dévorer moi! dévorer moi? répéta Vendredi. Moi dévorer lui, moi faire vous bon rire; vous tous rester là, moi montrer vous bon rire.»—Aussitôt il s’assied à terre, en un tour de main ôte ses bottes, chausse une paire d’escarpins qu’il avait dans sa poche, donne son cheval à mon autre serviteur, et, armé de son fusil, se met à courir comme le vent.
L’ours se promenait tout doucement, sans songer à troubler personne, jusqu’à ce que Vendredi, arrivé assez près, se mit à l’appeler comme s’il pouvait le comprendre:—«Écoute! écoute! moi parler avec toi.»—Nous suivions à distance; car, ayant alors descendu le côté des montagnes qui regarde la Gascogne, nous étions entrés dans une immense forêt dont le sol plat était rempli de clairières parsemées d’arbres çà et là.
Vendredi, qui était, comme nous l’avons dit, sur les talons de l’ours, le joignit promptement, ramassa une grosse pierre, la lui jeta et l’atteignit à la tête; mais il ne lui fit pas plus de mal que s’il l’avait lancée contre un mur: elle répondait cependant à ses fins, car le drôle était si exempt de peur, qu’il ne faisait cela que pour obliger l’ours à le poursuivre, et nous montrer bon rire, comme il disait.
Sitôt que l’ours sentit la pierre et aperçut Vendredi, il se retourna, et s’avança vers lui en faisant de longues et diaboliques enjambées, marchant tout de guingois et d’une si étrange allure, qu’il aurait fait prendre à un cheval le petit galop. Vendredi s’enfuit et porta sa course de notre côté, comme pour demander du secours. Nous résolûmes donc de faire feu tous ensemble sur l’ours, afin de délivrer mon serviteur. J’étais cependant fâché de tout cœur contre lui, pour avoir ainsi attiré la bête sur nous lorsqu’elle allait à ses affaires par un autre chemin. J’étais surtout en colère de ce qu’il l’avait détournée et puis avait pris la fuite. Je l’appelai:—«Chien, lui dis-je, est-ce là nous faire rire? Arrive ici et reprends ton bidet, afin que nous puissions faire feu sur l’animal.»—Il m’entendit et cria:—«Pas tirer! pas tirer! rester tranquille; vous avoir beaucoup rire.»—Comme l’agile garçon faisait deux enjambées contre la bête une, il tourna tout à coup de côté, et, apercevant un grand chêne propre à son dessein, il nous fit signe de le suivre; puis, redoublant de prestesse, il monta lestement sur l’arbre, ayant laissé son fusil sur la terre, à environ cinq ou six verges plus loin.
L’ours arriva bientôt vers l’arbre. Nous le suivions à distance. Son premier soin fut de s’arrêter au fusil et de le flairer; puis, le laissant là, il s’agrippa à l’arbre et grimpa comme un chat, malgré sa monstrueuse pesanteur. J’étais étonné de la folie de mon serviteur, car j’envisageais cela comme tel; et, sur ma vie, je ne trouvais là dedans rien encore de risible, jusqu’à ce que, voyant l’ours monter à l’arbre, nous nous rapprochâmes de lui.