Quand nous arrivâmes, Vendredi avait déjà gagné l’extrémité d’une grosse branche, et l’ours avait fait la moitié du chemin pour l’atteindre. Aussitôt que l’animal parvint à l’endroit où la branche était plus faible:—«Ah! nous cria Vendredi, maintenant vous voir, moi apprendre l’ours à danser.»—Et il se mit à sauter et à secouer la branche. L’ours, commençant alors à chanceler, s’arrêta court et se prit à regarder derrière lui pour voir comment il s’en retournerait, ce qui effectivement nous fit rire de tout cœur. Mais il s’en fallait de beaucoup que Vendredi eût fini avec lui. Quand il le vit se tenir coi, il l’appela de nouveau, comme s’il eut supposé que l’ours parlait anglais:—«Comment! toi pas venir plus loin? Moi prie toi venir plus loin.»—Il cessa donc de sauter et de remuer la branche; et l’ours, juste comme s’il comprenait ce qu’il disait, s’avança un peu. Alors Vendredi se reprit à sauter, et l’ours s’arrêta encore.
—Comment! toi pas venir plus loin?...
Nous pensâmes alors que c’était un bon moment pour le frapper à la tête, et je criai à Vendredi de rester tranquille, que nous voulions tirer sur l’ours; mais il répliqua vivement:—«O prie! O prie! pas tirer; moi tirer près et alors.»—Il voulait dire tout à l’heure. Cependant, pour abréger l’histoire, Vendredi dansait tellement et l’ours se posait d’une façon si grotesque, que vraiment nous pâmions de rire. Mais nous ne pouvions encore concevoir ce que le camarade voulait faire. D’abord, nous avions pensé qu’il comptait renverser l’ours; mais nous vîmes que la bête était trop rusée pour cela: elle ne voulait pas avancer, de peur d’être jetée à bas, et s’accrochait si bien avec ses grandes griffes et ses grosses pattes, que nous ne pouvions imaginer quelle serait l’issue de ceci et où s’arrêterait la bouffonnerie.
Mais Vendredi nous tira bientôt d’incertitude. Voyant que l’ours se cramponnait à la branche et ne voulait point se laisser persuader d’approcher davantage;—«Bien, bien! dit-il, toi pas venir plus loin, moi aller, moi aller; toi pas venir avec moi, moi aller à toi.» Sur ce, il se retire jusqu’au bout de la branche, et, la faisant fléchir sous son poids, il s’y suspend et la courbe doucement jusqu’à ce qu’il soit assez près de terre pour tomber sur ses pieds; puis il court à son fusil, le ramasse et se plante là.
—«Eh bien, lui dis-je, Vendredi, que voulez-vous faire maintenant? Pourquoi ne tirez-vous pas?»—«Pas tirer, répliqua-t-il, pas encore; moi tirer maintenant, moi non tuer; moi rester, moi donner vous encore un rire.»—Ce qu’il fit en effet, comme on le verra tout à l’heure.—Quand l’ours vit son ennemi délogé, il déserta de la branche où il se tenait, mais excessivement lentement, regardant derrière lui à chaque pas et marchant à reculons, jusqu’à ce qu’il eût gagné le corps de l’arbre. Alors, toujours l’arrière-train en avant, il descendit, s’agrippant au tronc avec ses griffes et ne remuant qu’une patte à la fois, très posément. Juste à l’instant où il allait appuyer sa patte de derrière sur le sol, Vendredi s’avança sur lui, et, lui appliquant le canon de son fusil dans l’oreille, il le fit tomber roide mort comme une pierre.
Alors le maraud se retourna pour voir si nous n’étions pas à rire; et quand il lut sur nos visages que nous étions fort satisfaits, il poussa lui-même un grand ricanement, et nous dit: «Ainsi nous tue ours dans ma contrée.»—«Vous les tuez ainsi? repris-je; comment! vous n’avez pas de fusils?»—«Non, dit-il, pas fusils; mais tirer grand beaucoup longues flèches.»
Ceci fut vraiment un bon divertissement pour nous; mais nous nous trouvions encore dans un lieu sauvage, notre guide était grièvement blessé, et nous savions à peine que faire. Les hurlements des loups retentissaient toujours dans ma tête; et dans le fait, excepté le bruit que j’avais jadis entendu sur le rivage d’Afrique, et dont j’ai dit quelque chose déjà, je n’ai jamais rien ouï qui m’ait rempli d’une si grande horreur.
Ces raisons, et l’approche de la nuit, nous faisaient une loi de partir; autrement, comme l’eût souhaité Vendredi, nous aurions certainement dépouillé cette bête monstrueuse de sa robe, qui valait bien la peine d’être conservée; mais nous avions trois lieues à faire, et notre guide nous pressait. Nous abandonnâmes donc ce butin et poursuivîmes notre voyage.