Le danger auquel on venait d’échapper apprivoisa pour longtemps les trois Anglais. Ce spectacle les avait remplis d’horreur, et ils ne pouvaient penser sans un sentiment d’effroi qu’un jour ou l’autre ils tomberaient peut-être entre les mains de ces barbares, qui les tueraient non seulement comme ennemis, mais encore pour s’en nourrir comme nous faisons de nos bestiaux. Et ils m’ont avoué que cette idée d’être mangés comme du bœuf ou du mouton, bien que cela ne dût arriver qu’après leur mort, avait eu pour eux quelque chose de si horrible en soi qu’elle leur soulevait le cœur et les rendait malades, et qu’elle leur avait rempli l’esprit de terreurs si étranges qu’ils furent tout autres pendant quelques semaines.

Ceci, comme je le disais, eut pour effet même d’apprivoiser nos trois brutes d’Anglais, dont je vous ai entretenus. Ils furent longtemps fort traitables, et prirent assez d’intérêt au bien commun de la société; ils plantaient, semaient, récoltaient et commençaient à se faire au pays. Mais bientôt un nouvel attentat leur suscita une foule de peines.

Ils avaient fait trois prisonniers, ainsi que je l’ai consigné, et comme ils étaient tous trois jeunes, courageux et robustes, ils en firent des serviteurs, et leur apprirent à travailler pour eux. Ils se montrèrent assez bons esclaves, mais leurs maîtres n’en agirent pas à leur égard comme j’avais fait envers Vendredi: ils ne crurent pas, après leur avoir sauvé la vie, qu’il fût de leur devoir de leur inculquer de sages principes de morale, de religion, de les civiliser et de se les acquérir par de bons traitements et des raisonnements affectueux. De même qu’ils leur donnaient leur nourriture chaque jour, chaque jour ils leur imposaient une besogne, et les occupaient totalement à de vils travaux: aussi manquèrent-ils en cela, car ils ne les eurent jamais pour les assister dans un combat, comme j’avais eu mon serviteur Vendredi, qui m’était aussi attaché que ma chair à mes os.

Mais revenons à nos affaires domestiques. Étant alors tous bons amis,—car le danger commun, comme je l’ai dit plus haut, les avait parfaitement réconciliés,—ils se mirent à considérer leur situation en général. La première chose qu’ils firent, ce fut d’examiner si, voyant que les sauvages fréquentaient particulièrement le côté où ils étaient, et l’île leur offrant plus loin des lieux plus retirés également propres à leur manière de vivre et évidemment plus avantageux, il ne serait pas convenable de transporter leur habitation et de se fixer dans quelque endroit où ils trouveraient plus de sécurité pour eux, et surtout plus de sûreté pour leurs troupeaux et leur grain.

Enfin, après une longue discussion, ils convinrent qu’ils n’iraient pas habiter ailleurs, vu qu’un jour ou l’autre il pourrait leur arriver des nouvelles de leur gouverneur, c’est-à-dire de moi, et que si j’envoyais quelqu’un à leur recherche, ce serait certainement dans cette partie de l’île; que là, trouvant la place rasée, on en conclurait que les habitants avaient tous été tués par les sauvages, et qu’ils étaient partis pour l’autre monde, et qu’alors le secours partirait aussi.

Mais, quant à leur grain et à leur bétail, ils résolurent de les transporter dans la vallée où était ma caverne, le sol y étant, dans une étendue suffisante, également propre à l’un et à l’autre. Toutefois, après une seconde réflexion, ils modifièrent cette résolution, et ils se décidèrent à ne parquer dans ce lieu qu’une partie de leurs bestiaux, et à n’y semer qu’une portion de leur grain, afin que, si une partie était détruite, l’autre pût être sauvée. Ils adoptèrent encore une autre mesure de prudence, et firent bien: ce fut de ne point laisser connaître à leurs trois sauvages prisonniers qu’ils avaient des cultures et des bestiaux dans la vallée, et encore moins qu’il s’y trouvait une caverne qu’ils regardaient comme une retraite sûre en cas de nécessité. C’est là qu’ils transportèrent les deux barils de poudre que je leur avais abandonnés lors de mon départ.

Résolus à ne pas changer de demeure, et reconnaissant l’utilité des soins que j’avais pris à masquer mon habitation par une muraille ou fortification et par un bocage, bien convaincus de cette vérité que leur salut dépendait du secret de leur retraite, ils se mirent à l’ouvrage afin de fortifier et cacher ce lieu encore plus qu’auparavant. A cet effet, j’avais planté des arbres—ou plutôt enfoncé des pieux qui, avec le temps, étaient devenus des arbres.—Dans un assez grand espace, devant l’entrée de mon logement, ils remplirent, suivant la même méthode, tout le reste du terrain depuis ces arbres jusqu’au bord de la crique, où, comme je l’ai dit, je prenais terre avec mes radeaux, et même jusqu’au sol vaseux que couvrait le flot de la marée, ne laissant aucun endroit où l’on pût débarquer ni rien qui indiquât qu’un débarquement fût possible aux alentours. Ces pieux, comme autrefois je le mentionnai, étaient d’un bois d’une prompte végétation; ils eurent soin de les choisir généralement beaucoup plus forts et beaucoup plus grands que ceux que j’avais plantés, et de les placer si drus et si serrés, qu’au bout de trois ou quatre ans il était devenu impossible à l’œil de plonger très avant dans la plantation. Quant aux arbres que j’avais plantés, ils étaient devenus gros comme la jambe d’un homme. Ils en placèrent dans les intervalles un grand nombre de plus petits, si rapprochés qu’ils formaient comme une palissade épaisse d’un quart de mille, où l’on n’eût pu pénétrer qu’avec une petite armée pour les abattre tous; car un petit chien aurait eu de la peine à passer entre les arbres, tant ils étaient serrés.

Mais ce n’est pas tout: ils en firent de même sur le terrain à droite et à gauche, et tout autour de la colline jusqu’à son sommet, sans laisser la moindre issue par laquelle ils pussent eux-mêmes sortir, si ce n’est au moyen de l’échelle qu’on appuyait contre le flanc de la colline, et qu’on replaçait ensuite pour gagner la cime; une fois cette échelle enlevée, il aurait fallu avoir des ailes ou des sortilèges pour parvenir jusqu’à eux.

Cela était fort bien imaginé, et plus tard ils eurent occasion de s’en applaudir; ce qui a servi à me convaincre que, comme la prudence humaine est justifiée par l’autorité de la Providence, c’est la Providence qui la met à l’œuvre, et si nous écoutions religieusement sa voix, je suis pleinement persuadé que nous éviterions un grand nombre d’adversités auxquelles notre vie est exposée par notre propre négligence. Mais ceci soit dit en passant.

Je reprends le fil de mon histoire. Ils vécurent depuis cette époque deux années dans un calme parfait, sans recevoir de nouvelles visites des sauvages. Il est vrai qu’un matin ils eurent une alerte qui les jeta dans une grande consternation; quelques-uns des Espagnols étant allés au côté occidental, ou plutôt à l’extrémité de l’île, dans cette partie que, de peur d’être découvert, je ne hantais jamais, ils furent surpris de voir plus de vingt canots d’Indiens qui se dirigeaient vers le rivage.