Les voyant arriver droit à eux, ceux-ci résolurent de les prendre en ligne, ainsi qu’ils s’avançaient; et, comme ils avaient décidé de ne faire feu qu’un à la fois, il était possible que du premier coup ils les atteignissent tous trois. A cet effet, celui qui devait tirer mit trois ou quatre balles dans son mousquet, et, à la faveur d’une meurtrière, c’est-à-dire d’un trou qui se trouvait dans l’arbre, il visa tout à son aise sans être vu, et attendit qu’ils fussent à trente verges de l’embuscade, de manière à ne pas manquer son coup.
Pendant qu’ils attendaient ainsi et que les sauvages s’approchaient, ils virent que l’un des trois était le fugitif qui s’était échappé de chez eux, le reconnurent parfaitement, et résolurent de ne pas le manquer, dussent-ils ensemble faire feu. L’autre se tint donc prêt à tirer, afin que si le sauvage ne tombait pas du premier coup, il fût sûr d’en recevoir un second.
Mais le premier tireur était trop adroit pour le manquer; car pendant que les sauvages s’avançaient l’un après l’autre sur une seule ligne, il fit feu et en atteignit deux du coup. Le premier fut tué roide d’une balle dans la tête; le second, qui était l’Indien fugitif, en reçut une au travers du corps et tomba, mais il n’était pas tout à fait mort; et le troisième eut une égratignure à l’épaule, que lui fit sans doute la balle qui avait traversé le corps du second. Épouvanté, quoiqu’il n’eût pas grand mal, il s’assit à terre en poussant des cris et des hurlements affreux.
Les cinq qui suivaient, effrayés du bruit plutôt que pénétrés de leur danger, s’arrêtèrent tout court d’abord; car les bois rendirent la détonation mille fois plus terrible, les échos grondant çà et là, les oiseaux s’envolant de toutes parts et poussant toutes sortes de cris, selon leur espèce, de même que le jour où je tirai le premier coup de fusil qui peut-être eût retenti en ce lieu depuis que c’était une île.
Cependant, tout étant rentré dans le silence, ils vinrent sans défiance, ignorant la cause de ce bruit, jusqu’au lieu où étaient leurs compagnons dans un assez pitoyable état. Là ces pauvres ignorantes créatures, qui ne soupçonnaient pas qu’un danger pareil pût les menacer, se groupèrent autour du blessé, lui adressant la parole et sans doute lui demandant d’où venait sa blessure. Il est présumable que celui-ci répondit qu’un éclair de feu, suivi immédiatement d’un coup de tonnerre de leurs dieux, avait tué ses deux compagnons et l’avait blessé lui-même. Cela, dis-je, est présumable; car rien n’est plus certain qu’ils n’avaient vu aucun homme auprès d’eux, qu’ils n’avaient de leur vie entendu la détonation d’un fusil, qu’ils ne savaient non plus ce que c’était qu’une arme à feu, et qu’ils ignoraient qu’à distance on pût tuer ou blesser avec du feu et des balles. S’il n’en eût pas été ainsi, il est croyable qu’ils ne se fussent pas arrêtés si inconsidérément à contempler le sort de leurs camarades, sans quelque appréhension pour eux-mêmes.
Nos deux hommes, comme ils me l’ont avoué depuis, se voyaient avec douleur obligés de tuer tant de pauvres êtres qui n’avaient aucune idée de leur danger; mais, les tenant là sous leurs coups et le premier ayant rechargé son arme, ils se résolurent à tirer tous deux dessus. Convenus de choisir un but différent, ils firent feu à la fois et en tuèrent ou blessèrent grièvement quatre. Le cinquième, horriblement effrayé, bien que resté sauf, tomba comme les autres. Nos hommes, les voyant tous gisants, crurent qu’ils les avaient tous expédiés.
La persuasion de n’en avoir manqué aucun fit sortir résolument de l’arbre nos deux hommes avant qu’ils eussent rechargé leurs armes, et ce fut une grande imprudence. Ils tombèrent dans l’étonnement quand ils arrivèrent sur le lieu de la scène, et ne trouvèrent pas moins de quatre Indiens vivants, dont deux fort légèrement blessés et un entièrement sauf. Ils se virent alors forcés de les achever à coups de crosse de mousquet. D’abord ils s’assurèrent de l’Indien fugitif qui avait été la cause de tout le désastre, ainsi que d’un autre blessé au genou, et les délivrèrent de leurs peines. En ce moment, celui qui n’avait point été atteint vint se jeter à leurs genoux, les deux mains levées, et par gestes et par signes implorant piteusement la vie. Mais ils ne purent comprendre un seul mot de ce qu’il disait.
Toutefois, ils lui signifièrent de s’asseoir près de là au pied d’un arbre, et un des Anglais, avec une corde qu’il avait dans sa poche par le plus grand des hasards, lui attacha les pieds et lui lia les mains par derrière; puis on l’abandonna. Ils se mirent alors en toute hâte à la poursuite des deux autres qui étaient allés en avant, craignant que ceux-ci ou un plus grand nombre ne vint à découvrir le chemin de leur retraite dans le bois, où étaient leurs femmes et le peu d’objets qu’ils y avaient déposés. Ils aperçurent enfin les deux Indiens, mais ils étaient fort éloignés; néanmoins, ils les virent, à leur grande satisfaction, traverser une vallée proche de la mer, chemin directement opposé à celui qui conduisait à leur retraite pour laquelle ils étaient en de si vives craintes. Tranquillisés sur ce point, ils retournèrent à l’arbre où ils avaient laissé leur prisonnier, qui, à ce qu’ils supposèrent, avait été délivré par ses camarades, car les deux bouts de corde qui avaient servi à l’attacher étaient encore au pied de l’arbre.
Se trouvant alors dans un aussi grand embarras que précédemment, ne sachant de quel côté se diriger, ni à quelle distance était l’ennemi, ni quelles étaient ses forces, ils prirent la résolution d’aller à la grotte où leurs femmes avaient été conduites, afin de voir si tout s’y passait bien, et pour les délivrer de l’effroi où sûrement elles étaient, car, bien que les sauvages fussent leurs compatriotes, elles en avaient une peur horrible, et d’autant plus peut-être qu’elles savaient tout ce qu’ils valaient.