Or, pour leur montrer comment la nature fait des ouvriers spontanément, je les menai voir la maison-corbeille de William Atkins, comme je la nommais; et ils m’avouèrent l’un et l’autre qu’ils n’avaient jamais vu un pareil exemple d’industrie naturelle, ni rien de si régulier et de si habilement construit, du moins en ce genre. A son aspect, l’un d’eux, après avoir songé quelque temps, se tourna vers moi et dit:—«Je suis convaincu que cet homme n’a pas besoin de nous: donnez-lui seulement des outils.»

Je fis ensuite débarquer toute ma provision d’instruments, et je donnai à chaque homme une bêche, une pelle et un râteau, à défaut de herses et de charrues; puis, pour chaque établissement séparé, une pioche, une pince, une doloire et une scie, statuant toujours que toutes et quantes fois quelqu’un de ces outils serait rompu ou usé, on y suppléerait sans difficulté au magasin général que je laisserais en réserve.

Pour des clous, des gâches, des gonds, des marteaux, des gouges, des couteaux, des ciseaux et des ustensiles et des ferrures de toutes sortes, nos hommes en eurent sans compter, selon ce qu’ils demandaient, car aucun ne se fût soucié d’en prendre au delà de ses besoins: bien fou eût été celui qui les aurait gaspillés ou gâtés pour quelque raison que ce fût. A l’usage du forgeron, et pour son approvisionnement, je laissai deux tonnes de fer brut.

Le magasin de poudre et d’armes que je leur apportais allait jusqu’à la profusion, ce dont ils furent nécessairement fort aises. Ils pouvaient alors, comme j’avais eu coutume de le faire, marcher avec un mousquet sur chaque épaule, si besoin était, et combattre un millier de sauvages, n’auraient-ils eu qu’un faible avantage de position, circonstance qui ne pouvait leur manquer dans l’occasion.

J’avais amené à terre avec moi le jeune homme dont la mère était morte de faim, et la servante aussi, jeune fille modeste, bien élevée, pieuse, et d’une conduite si pleine de candeur, que chacun avait pour elle une bonne parole. Parmi nous elle avait eu une vie fort malheureuse à bord, où pas d’autre femme qu’elle ne se trouvait; mais elle l’avait supportée avec patience.—Après un court séjour dans l’île, voyant toutes choses si bien ordonnées et en si bon train de prospérer, et considérant qu’ils n’avaient ni affaires ni connaissances dans les Indes Orientales, ni motif pour entreprendre un si long voyage; considérant tout cela, dis-je, ils vinrent ensemble me trouver, et me demandèrent que je leur permisse de rester dans l’île et d’entrer dans ma famille, comme ils disaient.

J’y consentis de tout cœur, et on leur assigna une petite pièce de terre, où on leur éleva trois tentes ou maisons, entourées d’un clayonnage, palissadées comme celle d’Atkins et contiguës à sa plantation. Ces huttes furent disposées de telle façon, qu’ils avaient chacun une chambre à part pour se loger, et un pavillon mitoyen, ou espèce de magasin, pour déposer tous leurs effets et prendre leurs repas. Les deux autres Anglais transportèrent alors leur habitation à la même place, et ainsi l’île demeura divisée en trois colonies, pas davantage. Les Espagnols, avec le vieux Vendredi et les premiers serviteurs, logeaient à mon ancien manoir au pied de la colline, lequel était, pour ainsi parler, la cité capitale, et où ils avaient tellement augmenté et étendu leurs travaux, tant dans l’intérieur qu’à l’extérieur de la colline, que, bien que parfaitement cachés, ils habitaient fort au large. Jamais, à coup sûr, dans aucune partie du monde, on ne vit une pareille petite cité, au milieu d’un bois, et si secrète.

Sur l’honneur, mille hommes, s’ils n’eussent su qu’elle existât ou ne l’eussent cherchée à dessein, auraient pu sans la trouver battre l’île pendant un mois: car les arbres avaient crû si épais et si serrés, et s’étaient tellement entrelacés les uns dans les autres, que pour découvrir la place il eût fallu d’abord les abattre, à moins qu’on n’eût trouvé les deux petits passages servant d’entrée et d’issue, ce qui n’était pas fort aisé. L’un était juste au bord de l’eau, sur la rive de la crique, et à plus de deux cents verges du château; l’autre se trouvait au haut de la double escalade, que j’ai déjà exactement décrite. Sur le sommet de la colline il y avait aussi un gros bois, planté serré, de plus d’un acre d’étendue, lequel avait crû promptement, et garantissait la place de toute atteinte de ce côté, où l’on ne pouvait pénétrer que par une ouverture étroite réservée entre deux arbres, et peu facile à découvrir.

L’autre colonie était celle de William Atkins, où se trouvaient quatre familles anglaises, je veux dire les Anglais que j’avais laissés dans l’île, leurs femmes, leurs enfants, trois sauvages esclaves, la veuve et les enfants de celui qui avait été tué, le jeune homme et la servante, dont, par parenthèse, je célébrai le mariage avant notre départ. Là habitaient aussi les deux charpentiers et le tailleur que je leur avais amenés, ainsi que le forgeron, artisan fort utile, surtout comme arquebusier, pour prendre soin de leurs armes; enfin, mon autre homme, que j’appelais «Jack-bon-à-tout», et qui à lui seul valait presque vingt hommes; car c’était non seulement un garçon fort ingénieux, mais encore un joyeux compagnon. Avant de partir, nous le mariâmes à l’honnête servante venue avec le jeune homme à bord du navire, ce dont j’ai déjà fait mention.

Maintenant que j’en suis arrivé à parler de mariage, je me vois naturellement entraîné à dire quelques mots de l’ecclésiastique français qui, pour me suivre, avait quitté l’équipage que je recueillis en mer. Cet homme, cela est vrai, était catholique romain et peut-être choquerais-je par là quelques personnes si je ne rapportais rien d’extraordinaire au sujet d’un personnage que je dois, avant de commencer,—pour le dépeindre fidèlement,—en des termes fort à son désavantage aux yeux des protestants,—représenter d’abord comme papiste, secondement comme prêtre papiste, et troisièmement comme prêtre papiste français.

Mais la justice exige de moi que je lui donne son vrai caractère, et je dirai donc que c’était un homme grave, sobre, pieux, plein de ferveur, d’une vie régulière, d’une ardente charité, et presque en toutes choses d’une conduite exemplaire. Qui pourrait me blâmer d’apprécier, nonobstant sa communion, la valeur d’un tel homme, quoique mon opinion soit peut-être, ainsi que l’opinion de ceux qui liront ceci, qu’il était dans l’erreur?