Tout d’abord que je m’entretins avec lui, après qu’il eut consenti à aller avec moi aux Indes Orientales, je trouvai, non sans raison, un charme extrême dans sa conversation. Ce fut de la manière la plus obligeante qu’il entama notre première causerie sur la religion.
—«Sir, dit-il, non seulement, grâce à Dieu,—à ce nom il se signa la poitrine,—vous m’avez sauvé la vie, mais vous m’avez admis à faire ce voyage dans votre navire, et par votre civilité pleine de déférence vous m’avez reçu dans votre familiarité, en donnant champ libre à mes discours. Or, sir, vous voyez à mon vêtement quelle est ma communion, et je devine, moi, par votre nation, quelle est la vôtre. Je puis penser qu’il est de mon devoir, et cela n’est pas douteux, d’employer tous mes efforts, en toute occasion, pour amener le plus d’âmes que je puis et à la connaissance de la vérité et à embrasser la doctrine catholique; mais, comme je suis ici sous votre bon vouloir et dans votre famille, vos amitiés m’obligent, aussi bien que la décence et les convenances, à me ranger sous votre obéissance. Je n’entrerai donc pas plus avant que vous ne m’y autoriserez dans aucun débat sur des points de religion touchant lesquels nous pourrions différer de sentiments.»
Je lui dis que sa conduite était si pleine de modestie, que je ne pouvais ne pas en être pénétré; qu’à la vérité nous étions de ces gens qu’ils appelaient hérétiques, mais qu’il n’était pas le premier catholique avec lequel j’eusse conversé sans tomber dans quelques difficultés ou sans porter la question un peu haut dans le débat; qu’il ne s’en trouverait pas plus mal traité pour avoir une autre opinion que nous, et que si nous ne nous entretenions pas sur cette matière sans quelque aigreur d’un côté ou de l’autre, ce serait sa faute et non la nôtre.
Il répliqua qu’il lui semblait facile d’éloigner toute dispute de nos entretiens; que ce n’était point son affaire de convertir les principes de chaque homme avec qui il discourait, et qu’il désirait converser avec moi plutôt en homme du monde qu’en religieux; que si je voulais lui permettre de discourir quelquefois sur des sujets de religion, il le ferait très volontiers; qu’alors il ne doutait point que je ne le laissasse défendre ses propres opinions aussi bien qu’il le pourrait, mais que sans mon agrément il n’ouvrirait jamais la bouche sur pareille matière.
Il me dit encore que, pour le bien du navire et le salut de tout ce qui s’y trouvait, il ne cesserait de faire tout ce qui convenait à sa double mission de prêtre et de chrétien; et que, bien que nous ne voulussions pas peut-être nous réunir à lui, et qu’il ne pût joindre ses prières aux nôtres, il espérait pouvoir prier pour nous, ce qu’il ferait en toute occasion. Telle était l’allure de nos conversations; et, de même qu’il était d’une conduite obligeante et noble, il était, s’il peut m’être permis de le dire, homme de bon sens et, je crois, d’un grand savoir.
Il me fit un fort agréable récit de sa vie et des événements extraordinaires dont elle était semée. Parmi les nombreuses aventures qui lui étaient advenues depuis le peu d’années qu’il courait le monde, celle-ci était surtout très remarquable. Durant le voyage qu’il poursuivait encore, il avait eu la disgrâce d’être embarqué et débarqué cinq fois, sans que jamais aucun des vaisseaux où il se trouvait fût parvenu à sa destination. Son premier dessein était d’aller à la Martinique, et il avait pris passage à Saint-Malo sur un navire chargé pour cette île; mais, contraint par le mauvais temps de faire relâche à Lisbonne, le bâtiment avait éprouvé quelque avarie en échouant dans l’embouchure du Tage, et on avait été obligé de décharger sa cargaison. Là, trouvant un vaisseau portugais nolisé pour Madère prêt à mettre à la voile, et supposant rencontrer facilement dans ces parages un navire destiné pour la Martinique, il s’était donc rembarqué. Mais le capitaine de ce bâtiment portugais, lequel était un marin négligent, s’étant trompé dans son estime, avait dérivé jusqu’à Fayal, où toutefois il avait eu la chance de trouver un excellent débit de son chargement, qui consistait en grains. En conséquence, il avait résolu de ne point aller à Madère, mais de charger du sel à l’île de May, et de faire route de là pour Terre-Neuve.—Notre jeune ecclésiastique dans cette occurrence n’avait pu que suivre la fortune du navire, et le voyage avait été assez heureux jusqu’aux Bancs,—on appelle ainsi le lieu où se fait la pêche. Ayant rencontré là un bâtiment français parti de France pour Québec, sur la rivière du Canada, puis devant porter des vivres à la Martinique, il avait cru tenir une bonne occasion d’accomplir son premier dessein; mais, arrivé à Québec, le capitaine était mort, et le vaisseau n’avait pas poussé plus loin. Il s’était donc résigné à retourner en France sur le navire qui avait brûlé en mer, et dont nous avions recueilli l’équipage, et finalement il s’était embarqué avec nous pour les Indes Orientales, comme je l’ai déjà dit.—C’est ainsi qu’il avait été désappointé dans cinq voyages, qui tous, pour ainsi dire, n’en étaient qu’un seul: cela soit dit sans préjudice de ce que j’aurai occasion de raconter de lui par la suite.
Mais je ne ferai point de digression sur les aventures d’autrui étrangères à ma propre histoire.—Je retourne à ce qui concerne nos affaires de l’île. Notre religieux,—car il passa avec nous tout le temps que nous séjournâmes à terre,—vint me trouver un matin, comme je me disposais à aller visiter la colonie des Anglais, dans la partie la plus éloignée de l’île; il vint à moi, dis-je, et me déclara d’un air fort grave qu’il aurait désiré depuis deux ou trois jours trouver le moment opportun de me faire une ouverture qui, espérait-il, ne me serait point désagréable, parce qu’elle lui semblait tendre sous certains rapports à mon dessein général, le bonheur de ma nouvelle colonie, et pouvoir sans doute la placer, au moins plus avant qu’elle ne l’était selon lui, dans la voie des bénédictions de Dieu.
Je restai un peu surpris à ces dernières paroles; et, l’interrompant assez brusquement:—«Comment, sir, m’écriai-je, peut-on dire que nous ne sommes pas dans la voie des bénédictions de Dieu, après l’assistance si palpable et les délivrances si merveilleuses que nous avons vues ici, et dont je vous ai donné un long détail?»
—«S’il vous avait plu de m’écouter, sir, répliqua-t-il avec beaucoup de modération et cependant avec une grande vivacité, vous n’auriez pas eu lieu d’être fâché, et encore moins de me croire assez dénué de sens pour insinuer que vous n’avez pas eu d’assistances et de délivrances miraculeuses. J’espère, quant à vous-même, que vous êtes dans la voie des bénédictions de Dieu, et que votre dessein est bon, et qu’il prospérera. Mais, sir, vos desseins fussent-ils encore meilleurs, au delà même de ce qui vous est possible, il peut y en avoir parmi vous dont les actions ne sont pas aussi irréprochables; or, dans l’histoire des enfants d’Israël, qu’il vous souvienne d’Hachan, qui, lui seul, suffit dans le camp pour détourner la bénédiction de Dieu de tout le peuple et lui rendre son bras si redoutable, que trente-six d’entre les Hébreux, quoiqu’ils n’eussent point trempé dans le crime, devinrent l’objet de la vengeance céleste, et portèrent le poids du châtiment.»
Je lui dis, vivement touché de ce discours, que sa conclusion était si juste, que ses intentions me paraissaient si sincères et qu’elles étaient de leur nature réellement si religieuses, que j’étais fort contrit de l’avoir interrompu, et que je le suppliais de poursuivre. Cependant, comme il semblait que ce que nous avions à nous dire dût prendre quelque temps, je l’informai que j’allais visiter la plantation des Anglais, et lui demandai s’il voulait venir avec moi, que nous pourrions causer de cela chemin faisant. Il me répondit qu’il m’y accompagnerait d’autant plus volontiers que c’était là qu’en partie s’était passée la chose dont il désirait m’entretenir. Nous partîmes donc, et je le pressai de s’expliquer franchement et ouvertement sur ce qu’il avait à me dire.