Je le pressai de s’expliquer franchement...

—«Eh bien, sir, me dit-il, veuillez me permettre d’établir quelques propositions comme base de ce que j’ai à dire, afin que nous ne différions pas sur les principes généraux, quoique nous puissions être d’opinion différente sur la pratique des détails. D’abord, sir, malgré que nous divergions sur quelques points de doctrine religieuse,—et il est très malheureux qu’il en soit ainsi, surtout dans le cas présent, comme je le démontrerai ensuite,—il est cependant quelques principes généraux sur lesquels nous sommes d’accord: nommément qu’il y a un Dieu, et que Dieu nous ayant donné des lois générales et fixes de devoir et d’obéissance, nous ne devons pas volontairement et sciemment l’offenser, soit en négligeant de faire ce qu’il a commandé, soit en faisant ce qu’il a expressément défendu. Quelles que soient nos différentes religions, ce principe général est spontanément avoué par nous tous, que la bénédiction de Dieu ne suit pas ordinairement une présomptueuse transgression de sa loi.

«Tout bon chrétien devra donc mettre ses plus tendres soins à empêcher que ceux qu’il tient sous sa tutelle ne vivent dans un complet oubli de Dieu et de ses commandements. Parce que vos hommes sont protestants, quel que puisse être d’ailleurs mon sentiment, cela ne me décharge pas de la sollicitude que je dois avoir de leurs âmes et des efforts qu’il est de mon devoir de tenter, si le cas y échoit, pour les amener à vivre à la plus petite distance et dans la plus faible inimitié possibles de leur Créateur, surtout si vous me permettez d’entreprendre à ce point sur vos attributions.»

Je ne pouvais encore entrevoir son but; cependant je ne laissai pas d’applaudir à tout ce qu’il avait dit. Je le remerciai de l’intérêt si grand qu’il prenait à nous, et je le priai de vouloir bien exposer les détails de ce qu’il avait observé, afin que je pusse, comme Josué,—pour continuer sa propre parabole,—éloigner de nous la chose maudite.

—«Eh bien! soit, me dit-il, je vais user de la liberté que vous me donnez.—Il y a trois choses, lesquelles, si je ne me trompe, doivent arrêter ici vos efforts dans la voie des bénédictions de Dieu, et que, pour l’amour de vous et des vôtres, je me réjouirais de voir écartées. Sir, j’ai la persuasion que vous les reconnaîtrez comme moi dès que je vous les aurai nommées, surtout quand je vous aurai convaincu qu’on peut très aisément, et à votre plus grande satisfaction, remédier à chacune de ces choses.»

Et là-dessus il ne me permit pas de placer quelques mots polis, mais il continua:—«D’abord, sir, dit-il, vous avez ici quatre Anglais qui sont allés chercher des femmes chez les sauvages, en ont fait leurs épouses, en ont eu plusieurs enfants, et cependant ne sont unis à elles selon aucune coutume établie et légale, comme le requièrent les lois de Dieu et les lois des hommes; ce ne sont donc pas moins, devant les unes et les autres, que des adultères, vivant dans l’adultère. A cela, sir, je sais que vous objecterez qu’ils n’avaient ni clerc, ni prêtre d’aucune sorte ou d’aucune communion pour accomplir la cérémonie; ni plumes, ni encre, ni papier, pour dresser un contrat de mariage et y apposer réciproquement leur seing. Je sais encore, sir, ce que le gouverneur espagnol vous a dit, de l’accord auquel il les obligea de souscrire quand ils prirent ces femmes, c’est-à-dire qu’ils les choisiraient d’après un mode consenti et les garderaient séparément; ce qui, soit dit en passant, n’a rien d’un mariage, et n’implique point l’engagement des femmes comme épouses: ce n’est qu’un marché fait entre les hommes pour prévenir les querelles entre eux.

«Or, sir, l’essence du sacrement de mariage,—il l’appelait ainsi, étant catholique romain,—consiste non seulement dans le consentement mutuel des parties à se prendre l’une l’autre pour mari et pour épouse, mais encore dans l’obligation formelle et légale renfermée dans le contrat, laquelle force l’homme et la femme de s’avouer et de se reconnaître pour tels dans tous les temps; obligation imposant à l’homme de s’abstenir de toute autre femme, de ne contracter aucun autre engagement tandis que celui-ci subsiste, et, dans toutes les occasions, autant que faire se peut, de pourvoir convenablement son épouse et ses enfants; obligation qui, mutatis mutandis, soumet de son côté la femme aux mêmes ou à de semblables conditions.

«Or, sir, ces hommes peuvent, quand il leur plaira ou quand l’occasion s’en présentera, abandonner ces femmes, désavouer leurs enfants, les laisser périr, prendre d’autres femmes et les épouser du vivant des premières.»—Ici il ajouta, non sans quelque chaleur:—«Comment, sir, Dieu est-il honoré par cette liberté illicite? et comment sa bénédiction couronnera-t-elle vos efforts dans ce lieu, quoique bons en eux-mêmes, quoique honnêtes dans leur but; tandis que ces hommes, qui sont présentement vos sujets, sous votre gouvernement et votre domination absolus, sont autorisés par vous à vivre ouvertement dans l’adultère?»