Je l’avoue, je fus frappé de la chose, mais beaucoup plus encore des arguments convaincants dont il l’avait appuyée; car il était certainement vrai que, malgré qu’ils n’eussent point d’ecclésiastique sur les lieux, cependant un contrat formel des deux parties, fait par-devant témoins, confirmé au moyen de quelque signe par lequel ils se seraient tous reconnus engagés, n’eût-il consisté que dans la rupture d’un fétu, et qui eût obligé les hommes à avouer ces femmes pour leurs épouses en toute circonstance, à ne les abandonner jamais, ni elles ni leurs enfants, et les femmes à en agir de même à l’égard de leurs maris, eût été un mariage valide et légal à la face de Dieu. Et c’était une grande faute de ne l’avoir pas fait.
Je pensai pouvoir m’en tirer avec mon jeune prêtre en lui disant que tout cela avait été fait durant mon absence, et que depuis tant d’années ces gens vivaient ensemble, que, si c’était un adultère, il était sans remède; qu’à cette heure on n’y pouvait rien.
—«Sir, en vous demandant pardon d’une telle liberté, répliqua-t-il, vous avez raison en cela, que, la chose s’étant consommée en votre absence, vous ne sauriez être accusé d’avoir prêté la main à cette impiété. Mais, je vous en conjure, ne vous flattez pas d’être pour cela déchargé de l’obligation de faire maintenant tout votre possible pour y mettre fin. Qu’on impute le passé à qui l’on voudra! Comment pourriez-vous ne pas penser qu’à l’avenir cela retombera entièrement sur vous, puisque aujourd’hui il est certainement en votre pouvoir de mettre fin à ce scandale, et que nul autre n’a ce pouvoir que vous!»
Je fus encore assez stupide pour ne pas le comprendre, et pour m’imaginer que par «mettre fin au scandale», il entendait que je devais les séparer et ne pas souffrir qu’ils vécussent plus longtemps ensemble. Aussi lui dis-je que c’était chose que je ne pouvais faire en aucune façon, car ce serait vouloir mettre l’île entière dans la confusion. Il parut surpris que je me fusse si grossièrement mépris.—«Non, sir, reprit-il, je n’entends point que vous deviez les séparer, mais bien au contraire les unir légalement et efficacement. Et, sir, comme mon mode de mariage pourrait bien ne pas leur agréer facilement, tout valable qu’il serait, même d’après vos propres lois, je vous crois qualifié devant Dieu et devant les hommes pour vous en acquitter vous-même par un contrat écrit, signé par les deux époux et par tous les témoins présents, lequel assurément serait déclaré valide par toutes les législations de l’Europe.»
Je fus étonné de lui trouver tant de vraie piété, un zèle si sincère, qui plus est, dans ses discours une impartialité si peu commune touchant son propre parti ou son Église, enfin une si fervente sollicitude pour sauver des gens avec lesquels il n’avait ni relation ni accointance, pour les sauver, dis-je, de la transgression des lois de Dieu. Je n’avais, en vérité, rencontré nulle part rien de semblable. Or, récapitulant tout ce qu’il avait dit touchant le moyen de les unir par contrat écrit, moyen que je tenais aussi pour valable, je revins à la charge et je lui répondis que je reconnaissais que tout ce qu’il avait dit était fort juste et très bienveillant de sa part, que je m’en entretiendrais avec ces gens tout à l’heure, dès mon arrivée; mais que je ne voyais pas pour quelle raison ils auraient des scrupules à se laisser tous marier par lui, car je n’ignorais pas que cette alliance serait reconnue aussi authentique et aussi valide en Angleterre que s’ils eussent été mariés par un de nos propres ministres. Je dirai en son temps ce qui se fit à ce sujet.
Je le pressai alors de me dire quelle était la seconde plainte qu’il avait à faire, en reconnaissant que je lui étais fort redevable quant à la première, et je l’en remerciai cordialement. Il me dit qu’il userait encore de la même liberté et de la même franchise, et qu’il espérait que je le prendrais aussi bien.—Le grief était donc que, nonobstant que ces Anglais, mes sujets, comme il les appelait, eussent vécu avec ces femmes depuis près de sept années, et leur eussent appris à parler l’anglais, même à le lire, et qu’elles fussent, comme il s’en était aperçu, des femmes assez intelligentes et susceptibles d’instruction, ils ne leur avaient rien enseigné jusqu’alors de la religion chrétienne, pas seulement fait connaître qu’il est un Dieu, qu’il a un culte, de quelle manière Dieu veut être servi, ni que leur propre idolâtrie et leur adoration étaient fausses et absurdes.
C’était, disait-il, une négligence injustifiable! que Dieu leur en demanderait certainement compte, et que peut-être il finirait par leur arracher l’œuvre des mains. Tout ceci fut prononcé avec beaucoup de sensibilité et de chaleur.—«Je suis persuadé, poursuivit-il, que si ces hommes eussent vécu dans la contrée sauvage d’où leurs femmes sont venues, les sauvages auraient pris plus de peine pour les amener à se faire idolâtres et à adorer le démon, qu’aucun d’eux, autant que je puis le voir, n’en a pris pour instruire sa femme dans la connaissance du vrai Dieu.—Or, sir, continua-t-il, quoique je ne sois pas de votre communion, ni vous de la mienne, cependant, l’un et l’autre, nous devrions être joyeux de voir les serviteurs du démon et les sujets de son royaume apprendre à connaître les principes généraux de la religion chrétienne, de manière qu’ils puissent au moins posséder quelques notions de Dieu et d’un Rédempteur, de la résurrection et d’une vie future, choses auxquelles nous tous nous croyons. Au moins seraient-ils ainsi beaucoup plus près d’entrer dans le giron de la véritable Église qu’ils ne le sont maintenant en professant publiquement l’idolâtrie et le culte de Satan.»
Je n’y tins plus; je le pris dans mes bras et l’embrassai avec un excès de tendresse.—«Que j’étais loin, lui dis-je, de comprendre le devoir le plus essentiel d’un chrétien, c’est-à-dire de vouloir avec amour l’intérêt de l’Église chrétienne et le bien des âmes de notre prochain! A peine savais-je ce qu’il faut pour être chrétien.»—«Oh! monsieur, ne parlez pas ainsi, répliqua-t-il; la chose ne vient pas de votre faute.»—«Non, dis-je, mais pourquoi ne l’ai-je pas prise à cœur comme vous?»—«Il n’est pas trop tard encore, dit-il; ne soyez pas si prompt à vous condamner vous-même.»—«Mais qu’y a-t-il à faire maintenant? repris-je. Vous voyez que je suis sur le point de partir.»—«Voulez-vous me permettre, sir, d’en causer avec ces pauvres hommes?»—«Oui, de tout mon cœur, répondis-je, et je les obligerai à se montrer attentifs à ce que vous leur direz.»—«Quant à cela, dit-il, nous devons les abandonner à la grâce du Christ; notre affaire est seulement de les assister, de les encourager et de les instruire. Avec votre permission et la bénédiction de Dieu, je ne doute point que ces pauvres âmes ignorantes n’entrent dans le grand domaine de la chrétienté, sinon dans la foi particulière que nous embrassons tous, et cela même pendant que vous serez encore ici.»—«Là-dessus, lui dis-je, non seulement je vous accorde cette permission, mais encore je vous donne mille remerciements.»—De ce qui s’en est suivi je ferai également mention en son lieu.
Je le pressai de passer au troisième article, sur lequel nous étions répréhensibles.—«En vérité, dit-il, il est de la même nature, et je poursuivrai, moyennant votre permission, avec la même franchise. Il s’agit de vos pauvres sauvages de par là-bas, qui sont devenus,—pour ainsi parler,—vos sujets par droit de conquête. Il y a une maxime, sir, qui est ou doit être reçue parmi tous les chrétiens, de quelque communion ou prétendue communion qu’ils soient, et cette maxime est que la croyance chrétienne doit être propagée par tous les moyens et dans toutes les occasions possibles. C’est d’après ce principe que notre Église envoie des missionnaires dans la Perse, dans l’Inde, dans la Chine, et que notre clergé, même du plus haut rang, s’engage volontairement dans les voyages les plus hasardeux, et pénètre dans les plus dangereuses résidences, parmi les barbares et les meurtriers, pour leur enseigner la connaissance du vrai Dieu et les amener à embrasser la foi chrétienne. Or, vous, sir, vous avez ici une belle occasion de convertir trente-six ou trente-sept pauvres sauvages idolâtres à la connaissance de Dieu, leur Créateur et Rédempteur, et je trouve très extraordinaire que vous laissiez échapper une pareille opportunité de faire une bonne œuvre, digne vraiment qu’un homme y consacre son existence tout entière.»
Je restai muet, je n’avais pas un mot a dire. Là devant les yeux j’avais l’ardeur d’un zèle véritablement chrétien pour Dieu et la religion, quels que fussent d’ailleurs les principes particuliers de ce jeune homme de bien. Quant à moi, jusqu’alors je n’avais pas même eu dans le cœur une pareille pensée, et sans doute je ne l’aurais jamais conçue; car ces sauvages étaient pour moi des esclaves, des gens que, si nous eussions eu à les employer à quelques travaux, nous aurions traités comme tels, ou que nous aurions été fort aises de transporter dans toute autre partie du monde. Notre affaire était de nous en débarrasser. Nous aurions tous été satisfaits de les voir partir pour quelque pays, pourvu qu’ils ne revissent jamais le leur.—Mais revenons à notre sujet. J’étais, dis-je, resté confondu à son discours, et je ne savais quelle réponse lui faire. Il me regarda fixement, et, remarquant mon trouble:—«Sir, dit-il, je serais désolé si quelqu’une de mes paroles avait pu vous offenser.»—«Non, non, repartis-je, ma colère ne s’adresse qu’à moi-même. Je suis profondément contristé non seulement de n’avoir pas eu la moindre idée de cela jusqu’à cette heure, mais encore de ne pas savoir à quoi me servira la connaissance que j’en ai maintenant. Vous n’ignorez pas, sir, dans quelles circonstances je me trouve. Je vais aux Indes Orientales sur un navire frété par des négociants, envers lesquels ce serait commettre une injustice criante que de retenir ici leur bâtiment, l’équipage étant pendant tout ce temps nourri et payé aux frais des armateurs. Il est vrai que j’ai stipulé qu’il me serait loisible de demeurer douze jours ici, et que si j’y stationnais davantage, je paierais trois livres sterling par jour de relâche. Toutefois je ne puis prolonger mon séjour au delà de huit jours: en voici déjà treize que je suis en ce lieu. Je suis donc tout à fait dans l’impossibilité de me mettre à cette œuvre, à moins que je ne me résigne à être de nouveau abandonné sur cette île; et, dans ce cas, si ce seul navire venait à se perdre sur quelque point de sa course, je retomberais précisément dans le même cas où je me suis trouvé une première fois ici, et duquel j’ai été si merveilleusement délivré.»