Il avoua que les clauses de mon voyage étaient onéreuses; mais il laissa à ma conscience à prononcer si le bonheur de sauver trente-sept âmes ne valait pas la peine que je hasardasse tout ce que j’avais au monde. N’étant pas autant que lui pénétré de cela, je lui répliquai ainsi:—«C’est en effet, sir, chose fort glorieuse que d’être un instrument dans la main de Dieu pour convertir trente-sept païens à la connaissance du Christ. Mais, comme vous êtes un ecclésiastique et préposé à cette œuvre, il semble qu’elle entre naturellement dans le domaine de votre profession; comment se fait-il donc qu’au lieu de m’y exhorter, vous n’offriez pas vous-même de l’entreprendre?»
A ces mots, comme il marchait à mon côté, il se tourna face à face avec moi, et, m’arrêtant tout court, il me fit une profonde révérence.—«Je rends grâce à Dieu et à vous du fond de mon cœur, sir, dit-il, de m’avoir appelé si manifestement à une si sainte entreprise; et si vous vous en croyez dispensé et désirez que je m’en charge, je l’accepte avec empressement, et je regarderai comme une heureuse récompense des périls et des peines d’un voyage aussi interrompu et aussi malencontreux que le mien, de vaquer enfin à une œuvre si glorieuse.»
Il me fit une profonde révérence.
Tandis qu’il parlait ainsi, je découvris sur son visage une sorte de ravissement, ses yeux étincelaient comme le feu, sa face s’embrasait, pâlissait et se renflammait, comme s’il eût été en proie à des accès. En un mot, il était rayonnant de joie de se voir embarqué dans une pareille entreprise. Je demeurai fort longtemps sans pouvoir exprimer ce que j’avais à lui dire; car j’étais réellement surpris de trouver un homme d’une telle sincérité et d’une telle ferveur, et entraîné par son zèle au delà du cercle ordinaire des hommes, non seulement de sa communion, mais de quelque communion que ce fût. Or, après avoir considéré cela quelques instants, je lui demandai sérieusement s’il était vrai qu’il voulût s’aventurer, dans la vue seule d’une tentative à faire auprès de ces pauvres gens, à rester enfermé dans une île inculte, peut-être pour la vie, et après tout sans savoir même s’il pourrait ou non leur procurer quelque bien.
Il se tourna brusquement vers moi, et s’écria:—«Qu’appelez-vous s’aventurer? Dans quel but, s’il vous plaît, sir, ajouta-t-il, pensez-vous que j’aie consenti à prendre passage à bord de votre navire pour les Indes Orientales?»—«Je ne sais, dis-je, à moins que ce ne fût pour prêcher les Indiens.»—«Sans aucun doute, répondit-il. Et croyez-vous que si je puis convertir ces trente-sept hommes à la foi du Christ, je n’aurai pas dignement employé mon temps, quand je devrais même n’être jamais retiré de l’île? Le salut de tant d’âmes n’est-il pas infiniment plus précieux que ne l’est ma vie et même celle de vingt autres de ma profession? Oui, sir, j’adresserais toute ma vie des actions de grâce au Christ et à la Sainte Vierge si je pouvais devenir le moindre instrument heureux du salut de l’âme de ces pauvres hommes, dussé-je ne jamais mettre le pied hors de cette île, et ne revoir jamais mon pays natal. Or, puisque vous voulez bien me faire l’honneur de me confier cette tâche,—en reconnaissance de quoi je prierai pour vous tous les jours de ma vie,—je vous adresserai une humble requête.»—«Qu’est-ce? lui dis-je.»—«C’est, répondit-il, de laisser avec moi votre serviteur Vendredi, pour me servir d’interprète et me seconder auprès de ces sauvages; car sans truchement je ne saurais en être entendu ni les entendre.»
Je fus profondément ému à cette demande, car je ne pouvais songer à me séparer de Vendredi, et pour maintes raisons. Il avait été le compagnon de mes travaux; non seulement il m’était fidèle, mais son dévouement était sans bornes, et j’avais résolu de faire quelque chose de considérable pour lui s’il me survivait, comme c’était probable. D’ailleurs je pensais qu’ayant fait de Vendredi un protestant, ce serait vouloir l’embrouiller entièrement que de l’inciter à embrasser une autre communion. Il n’eût jamais voulu croire, tant que ses yeux seraient restés ouverts, que son vieux maître fût un hérétique et serait damné. Cela ne pouvait donc avoir pour résultat que de ruiner les principes de ce pauvre garçon et de le rejeter dans son idolâtrie première.
Toutefois, dans cette angoisse, je fus soudainement soulagé par la pensée que voici: je déclarai à mon jeune prêtre qu’en honneur je ne pouvais pas dire que je fusse prêt à me séparer de Vendredi pour quelque motif que ce pût être, quoiqu’une œuvre qu’il estimait plus que sa propre vie dût sembler à mes yeux de beaucoup plus de prix que la possession ou le départ d’un serviteur; que d’ailleurs j’étais persuadé que Vendredi ne consentirait jamais en aucune façon à se séparer de moi, et que l’y contraindre violemment serait une injustice manifeste, parce que je lui avais promis que je ne le renverrais jamais, et qu’il m’avait promis et juré de ne jamais m’abandonner, à moins que je ne le chassasse.
Là-dessus notre abbé parut fort en peine, car tout accès à l’esprit de ces pauvres gens lui était fermé, puisqu’il ne comprenait pas un seul mot de leur langue, ni eux un seul mot de la sienne. Pour trancher la difficulté, je lui dis que le père de Vendredi avait appris l’espagnol, et que lui-même le connaissant, il pourrait lui servir d’interprète. Ceci lui remit du baume dans le cœur, et rien n’eût pu le dissuader de rester pour tenter la conversion des sauvages. Mais la Providence donna à toutes ces choses un tour différent et fort heureux.