Je reviens maintenant à la première partie de ses reproches.—Quand nous fûmes arrivés chez les Anglais, je les mandai tous ensemble, et, après leur avoir rappelé ce que j’avais fait pour eux, c’est-à-dire de quels objets nécessaires je les avais pourvus et de quelle manière ces objets avaient été distribués, ce dont ils étaient pénétrés et reconnaissants, je commençai à leur parler de la vie scandaleuse qu’ils menaient, et je leur répétai toutes les remarques que le prêtre avait déjà faites à cet égard. Puis, leur démontrant combien cette vie était antichrétienne et impie, je leur demandai s’ils étaient mariés ou célibataires. Ils m’exposèrent aussitôt leur état, et me déclarèrent que deux d’entre eux étaient veufs et les trois autres simplement garçons.—«Comment, poursuivis-je, avez-vous pu en bonne conscience prendre ces femmes, vivre avec elles comme vous l’avez fait, les appeler vos épouses, en avoir un si grand nombre d’enfants, sans être légitimement mariés?»
Ils me firent tous la réponse à laquelle je m’attendais, qu’il n’y avait eu personne pour les marier; qu’ils s’étaient engagés devant le gouverneur à les prendre pour épouses et à les garder et à les reconnaître comme telles, et qu’ils pensaient, eu égard à l’état des choses, qu’ils étaient aussi légitimement mariés que s’ils l’eussent été par un recteur et avec toutes les formalités du monde.
Je leur répliquai que sans aucun doute ils étaient unis aux yeux de Dieu et consciencieusement obligés de garder ces femmes pour épouses; mais que les lois humaines étant tout autres, ils pouvaient prétendre n’être pas liés et délaisser à l’avenir ces malheureuses et leurs enfants; et qu’alors leurs épouses, pauvres femmes désolées, sans amis et sans argent, n’auraient aucun moyen de se sortir de peine. Aussi, leur dis-je, à moins que je ne fusse assuré de la droiture de leurs intentions, que je ne pouvais rien pour eux; que j’aurais soin que ce que je ferais fût, à leur exclusion, tout au profit de leurs femmes et de leurs enfants; et, à moins qu’ils ne me donnassent l’assurance qu’ils épouseraient ces femmes, que je ne pensais pas qu’il fût convenable qu’ils vécussent ainsi plus longtemps ensemble; car c’était tout à la fois scandaleux pour les hommes et offensant pour Dieu, dont ils ne pouvaient espérer la bénédiction s’ils continuaient une telle existence.
Tout se passa selon mon attente. Ils me déclarèrent, principalement Atkins, qui semblait alors parler pour les autres, qu’ils aimaient leurs femmes autant que si elles fussent nées dans leur propre pays natal, et qu’ils ne les abandonneraient sous aucun prétexte au monde; qu’ils avaient l’intime croyance qu’elles étaient tout aussi vertueuses, tout aussi modestes, et qu’elles faisaient tout ce qui dépendait d’elles pour eux et pour leurs enfants tout aussi bien que quelque femme que ce put être. Enfin, que nulle considération ne pourrait les en séparer. William Atkins ajouta, pour son compte, que si quelqu’un voulait l’emmener et lui offrait de le reconduire en Angleterre et de le faire capitaine du meilleur navire de guerre de la marine, il refuserait de partir s’il ne pouvait emmener avec lui sa femme et ses enfants; et que, s’il se trouvait un ecclésiastique à bord, il se marierait avec elle sur-le-champ et de tout cœur.
C’était là justement ce que je voulais. Le prêtre n’était pas avec moi en ce moment, mais il n’était pas loin. Je dis donc à Atkins, pour l’éprouver jusqu’au bout, que j’avais avec moi un ecclésiastique, et que, s’il était sincère, je le marierais le lendemain; puis je l’engageai à y réfléchir et à en causer avec les autres. Il me répondit que, quant à lui-même, il n’avait nullement besoin de réflexion, car il était fort disposé à cela, et fort aise que j’eusse un ministre avec moi. Son opinion était d’ailleurs que tous y consentiraient également. Je lui déclarai alors que mon ami le ministre était Français et ne parlait pas anglais; mais que je ferais entre eux l’office de clerc. Il ne me demanda seulement pas s’il était papiste ou protestant, ce que vraiment je redoutais. Jamais même il ne fut question de cela. Sur ce, nous nous séparâmes. Moi, je retournai vers mon ecclésiastique et William Atkins rentra pour s’entretenir avec ses compagnons.—Je recommandai au prêtre français de ne rien leur dire jusqu’à ce que l’affaire fût tout à fait mûre, et je lui communiquai leur réponse.
Avant que j’eusse quitté leur habitation, ils vinrent tous à moi pour m’annoncer qu’ils avaient considéré ce que je leur avais dit; qu’ils étaient ravis d’apprendre que j’eusse un ecclésiastique en ma compagnie, et qu’ils étaient prêts à me donner la satisfaction que je désirais, et à se marier dans les formes dès que tel serait mon plaisir; car ils étaient bien éloignés de souhaiter de se séparer de leurs femmes, et n’avaient eu que des vues honnêtes quand ils en avaient fait choix. J’arrêtai alors qu’ils viendraient me trouver le lendemain matin, et dans cette entrefaite qu’ils expliqueraient à leurs femmes le sens de la loi du mariage, dont le but n’était pas seulement de prévenir le scandale, mais de les obliger, eux, à ne point les délaisser, quoiqu’il pût advenir.
Ils vinrent tous à moi...
Les femmes saisirent aisément l’esprit de la chose, et en furent très satisfaites, comme en effet elles avaient sujet de l’être. Aussi ne manquèrent-ils pas le lendemain de se réunir tous dans mon appartement, où je produisis mon ecclésiastique. Quoiqu’il n’eût pas la robe d’un ministre anglican, ni le costume d’un prêtre français, comme il portait un vêtement noir, à peu près en manière de soutane, et noué d’une ceinture, il ne ressemblait pas trop mal à un pasteur. Quant au mode de communication, je fus son interprète.