La gravité de ses manières avec eux, et les scrupules qu’il se fit de marier les femmes, parce qu’elles n’étaient pas baptisées et ne professaient pas la foi chrétienne, leur inspirèrent une extrême considération pour sa personne. Après cela, il ne leur fut pas nécessaire de s’enquérir s’il était ou non ecclésiastique.

Vraiment je craignis que son scrupule ne fût poussé si loin, qu’il ne voulût pas les marier du tout. Nonobstant tout ce que je pus dire, il me résista, avec modestie, mais avec fermeté; et enfin il refusa absolument de les unir, à moins d’avoir conféré préalablement avec les hommes et avec les femmes aussi. Bien que d’abord j’y eusse un peu répugné, je finis par y consentir de bonne grâce, après avoir reconnu la sincérité de ses vues.

Il commença par leur dire que je l’avais instruit de leur situation et du présent dessein; qu’il était tout disposé à s’acquitter de cette partie de son ministère, à les marier enfin, comme j’en avais manifesté le désir, mais qu’avant de pouvoir le faire, il devait prendre la liberté de s’entretenir avec eux. Alors il leur déclara qu’aux yeux de tout homme et selon l’esprit des lois sociales, ils avaient vécu jusqu’à cette heure d’une manière irrégulière, à laquelle rien que leur consentement à se marier ou à se séparer effectivement et immédiatement ne pouvait mettre un terme; mais qu’en cela il s’élevait même, relativement aux lois chrétiennes du mariage, une difficulté qui ne laissait pas de l’inquiéter, celle d’unir un chrétien à une sauvage, une idolâtre, une païenne, une créature non baptisée; et cependant qu’il ne voyait pas qu’il lui fût possible d’amener ces femmes par la voie de la persuasion à se faire baptiser, ou à confesser le nom du Christ, dont il doutait qu’elles eussent jamais ouï parler, et sans quoi elles ne pouvaient recevoir le baptême.

Il leur déclara encore qu’il présumait qu’eux-mêmes n’étaient que de très indifférents chrétiens, n’ayant qu’une faible connaissance de Dieu et de ses voies; qu’en conséquence il ne pouvait s’attendre à ce qu’ils en eussent dit bien long à leurs femmes sur cet article; et que, s’ils ne voulaient promettre de faire tous leurs efforts auprès d’elles pour les persuader de devenir chrétiennes et de les instruire de leur mieux dans la connaissance et la croyance de Dieu qui les a créées, et dans l’adoration de Jésus-Christ qui les a rachetées, il ne pourrait consacrer leur union; car il ne voulait point prêter les mains à une alliance de chrétiens à des sauvages, chose contraire aux principes de la religion chrétienne et formellement défendue par la loi de Dieu.

Ils écoutèrent fort attentivement tout ceci, que, sortant de sa bouche, je leur transmettais très fidèlement et aussi littéralement que je le pouvais, ajoutant seulement parfois quelque chose de mon propre, pour leur faire sentir combien c’était juste et combien je l’approuvais. Mais j’établissais toujours très scrupuleusement une distinction entre ce que je tirais de moi-même et ce qui était les paroles du prêtre. Ils me répondirent que ce que le gentleman avait dit était véritable, qu’ils n’étaient eux-mêmes que de très indifférents chrétiens, et qu’ils n’avaient jamais touché un mot de religion à leurs femmes.—«Seigneur Dieu! sir, s’écria William Atkins, comment leur enseignerions-nous la religion? nous n’y entendons rien nous-mêmes. D’ailleurs, si nous allions leur parler de Dieu, de Jésus-Christ, du ciel et de l’enfer, ce serait vouloir les faire rire à nos dépens, à les pousser à nous demander ce que nous-mêmes nous croyons; et si nous leur disions que nous ajoutons foi à toutes les choses dont nous leur parlons, par exemple, que les bons vont au ciel et les méchants en enfer, elles ne manqueraient pas de nous demander où nous prétendons aller nous-mêmes, qui croyons à tout cela et n’en sommes pas moins de mauvais êtres, comme en effet nous le sommes. Vraiment, sir, cela suffirait pour leur inspirer tout d’abord du dégoût pour la religion. Il faut avoir de la religion soi-même avant de vouloir prêcher les autres.»—«William Atkins, lui repartis-je, quoique j’aie peur que ce que vous dites ne soit que trop vrai en soi, ne pourriez-vous cependant répondre à votre femme qu’elle est plongée dans l’erreur; qu’il est un Dieu; qu’il y a une religion meilleure que la sienne; que ses dieux sont des idoles qui ne peuvent ni entendre ni parler; qu’il existe un grand Être qui a fait toutes choses et qui a puissance de détruire tout ce qu’il a fait; qu’il récompense le bien et punit le mal; et que nous serons jugés par lui à la fin, selon nos œuvres en ce monde? Vous n’êtes pas tellement dépourvu de sens que la nature elle-même ne vous ait enseigné que tout cela est vrai; je suis sûr que vous savez qu’il en est ainsi, et que vous y croyez vous-même.

—«Cela est juste, sir, répliqua Atkins; mais de quel front pourrais-je dire quelque chose de tout ceci à ma femme quand elle me répondrait immédiatement que ce n’est pas vrai?

—«Pas vrai! répliquai-je. Qu’entendez-vous par là?

—«Oui, sir, elle me dira qu’il n’est pas vrai que ce Dieu dont je lui parlerai soit juste, et puisse punir et récompenser, puisque je ne suis pas puni et livré à Satan, moi qui ai été, elle ne le sait que trop, une si mauvaise créature envers elle et envers tous les autres, puisqu’il souffre que je vive, moi qui ai toujours agi si contrairement à ce qu’il faut que je lui présente comme le bien, et à ce que j’eusse dû faire.

—«Oui, vraiment, Atkins, répétai-je, j’ai grand’peur que tu ne dises trop vrai.»—Et là-dessus je reportai les réponses d’Atkins à l’ecclésiastique, qui brûlait de les connaître.—«Oh! s’écria le prêtre, dites-lui qu’il est une chose qui peut le rendre le meilleur ministre du monde auprès de sa femme, et que c’est la repentance; car personne ne prêche le repentir comme les vrais pénitents. Il ne lui manque que cela pour être mieux que tout autre en état d’instruire son épouse. C’est alors qu’il sera qualifié pour lui apprendre que non seulement il est un Dieu, juste rémunérateur du bien et du mal, mais que ce Dieu est un être miséricordieux; que, dans sa bonté ineffable et sa patience infinie, il diffère de punir ceux qui l’outragent, à dessein d’user de clémence, car il ne veut pas la mort du pécheur, mais bien qu’il revienne à soi et qu’il vive; que souvent il souffre que les méchants parcourent une longue carrière; que souvent même il ajourne leur damnation au jour de l’universelle rétribution; et que c’est là une preuve évidente d’un Dieu et d’une vie future, que les justes ne reçoivent pas leur récompense ni les méchants leur châtiment en ce monde. Ceci le conduira naturellement à enseigner à sa femme les dogmes de la résurrection et du jugement dernier. En vérité, je vous le dis, que seulement il se repente, et il sera pour sa femme un excellent instrument de repentance.»

Je répétai tout ceci à Atkins, qui l’écouta d’un air fort grave, et qui, il était facile de le voir, en fut extraordinairement affecté. Tout à coup, s’impatientant et me laissant à peine achever:—«Je sais tout cela, master, me dit-il, et bien d’autres choses encore; mais je n’aurai pas l’impudence de parler ainsi à ma femme, quand Dieu et ma propre conscience savent, quand ma femme elle-même serait contre moi un irrécusable témoin, que j’ai vécu comme si je n’eusse jamais ouï parler de Dieu ou d’une vie future ou de rien de semblable; et pour ce qui est de mon repentir, hélas!...—là-dessus il poussa un profond soupir et je vis ses yeux se mouiller de larmes,—tout est perdu pour moi!»—«Perdu! Atkins; mais qu’entends-tu par là?»—«Je ne sais que trop ce que j’entends, sir, répondit-il; j’entends qu’il est trop tard, et que ce n’est que trop vrai.»